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Au bout de la route

Consigne : écrire une nouvelle tirée d'un fait divers.

Au bord de la route

Ruth est épuisée mais ne parvient pas à rester assise. Dans cette salle d’attente d’un aéroport gris, grandes baies vitrées sur les avions en partance, son regard se pose partout mais elle ne voit rien. Salle d’attente. Jamais le nom n’aura été aussi juste. Le soleil brûlant illumine les pistes d’atterrissage, longues langues de bitume qui se perdent à l’horizon. Elle repense aux routes de son pays, le Congo, qui n’étaient pas aussi grises, pas aussi dures, mais qui se perdaient dans le même infini. Elle se revoit sur ces routes, fuir son village défiguré, sa main dans la main de sa fille Reine, pour qui elle avait eu si peur. Depuis des mois, dans la région du Kivu, les pillages, les descentes d’hommes armés, les incendies, propageaient la peur. Les viols aussi. De femmes, de jeunes filles, d’enfants même. Lorsqu’Isabelle la fille de la voisine, sept ans, fut enlevée, nul n’ignorait ce qui allait lui arriver. Arrachée à sa famille pour devenir l’esclave sexuelle des hommes de la guérilla, violée, abîmée, puis jetée ou tuée. Ruth prit sa décision le jour même : à six ans, Reine était bien petite pour entreprendre ce long voyage, mais rester était devenu impossible. Elles partiraient le lendemain. Elle passa la soirée à rassembler dans deux grands pagnes quelques affaires.

*     *

Ce matin, Maman m’a dit ma Reine, on part je t’emmène loin, nous allons marcher, comme lorsque l’on va voir tes cousins l’été pour les vacances. Je ne voulais pas quitter Malek. On est nés à trois jours d’écart, on a toujours joué ensemble. Mais Malek ne part pas avec nous. Maman m’a dit c’est parce que c’est trop dangereux au village avec ces hommes qui viennent d’on ne sait où et veulent on ne sait quoi. Ils viennent et ils emportent tout ce qu’ils peuvent emporter, le mil, le riz, les poules, les pagnes et les paniers. Les enfants aussi. J’ai bien vu hier, Maman m’a caché les yeux mais j’ai bien vu qu’ils emmenaient Isabelle. Maman m’a caché les yeux mais comment ne pas l’entendre crier, et sa mère aussi, elles criaient et je ne voyais rien mais j’ai compris. J’ai eu peur. J’ai peur encore même si on est parties, ça y est on est sur la route. On va vers le Nord m’a dit Maman. J’ai moins peur parce que je lui tiens la main mais je suis triste, on a tout laissé. Malek bien sûr mais aussi mes autres amis, mes tantes ma grand-mère. Elles ne partent pas elles je ne sais pas pourquoi. On a quitté les amis et la famille, mais pas seulement. Maman a juste pris deux pagnes et des provisions. Je ne voulais pas laisser mes cahiers, celui de poésie surtout, mais je n’ai pas eu le choix. J’aime tellement dire tous ces mots qui dansent ensemble sur les lignes. Je ne veux pas les oublier alors je vais continuer de les réciter sur le chemin pour les emmener avec moi, emporter un bout de Congo avec moi.

    Vole et siffle le vent

Herbes hautes et cris

Feulements dans la nuit

Silence du temps

Maman dit qu’on va marcher plusieurs semaines la nuit surtout pour ne pas se faire voir et avoir moins chaud. Après nous prendrons un bus pour traverser l’Algérie pour enfin atteindre un autre pays le Maroc. Puis on va arriver au bord de l’eau, la mer. C’est là qu’on prendra un bateau qui nous emmènera en Espagne. La mer je ne sais pas, j’ai vu des images dans les livres mais je ne sais pas. Plus grand que le Fleuve il paraît, sur les photos on ne voit que de l’eau, pas d’arbre pas de bord pas de chemin. De l’eau, partout. J’ai hâte. Et j’ai peur.

*     *

Ruth continue à arpenter la salle grise de l’aéroport gris. Elle tourne autour des rangées de sièges, tentant de trouver un chemin dans ce long cercle d’attente. Elle marche comme elle marchait sur la route, après son départ du village, la main de Reine dans la sienne, confiante et chaude. Ses chaussures sont aujourd’hui fermées, elle ne porte plus de nu-pieds, mais le pas est le même, vif comme au début et de nouveau impatient, ce pas qui les as guidées toutes les deux, dans la nuit noire, parmi les bruits de l’Afrique, les zézaiements et les pépiements, les croassements et les cris. Très vite après le départ Reine n’a plus parlé, elle était concentrée sur ses pas précisément, attentive à ne pas laisser voir sa peur. La laisser voir, c’était lui donner vie. Ruth restait concentrée sur la marche, la marche seule, les pas, l’un après l’autre. Chaque avancée la rapprochait du bout de la route, qu’elle imaginait bleu et profond. Sa main dans celle de Reine, sa chaleur au bout de ses doigts, elle lui transmettait amour et énergie. Sentir les petits doigts de Reine dans les siens la stimulait, lui rappelait pourquoi elle avait entrepris ce long voyage. Protéger sa fille à tout prix, lui rendre une enfance heureuse, même loin de sa famille, loin de son pays. Lui permettre d’étudier, de se refaire des amis, de vivre sans avoir peur du moindre bruit. Un pas. Un autre. Cailloux, terres, herbes hautes, plaines asséchées, tous les paysages du Congo se déroulaient, elles les devinaient dans la nuit noire, ou aux premières lueurs de l’aube, avant qu’elles ne s’arrêtent pour se reposer. Marcher la nuit, la nuit seulement, à l’abri des regards et des hommes en armes. S’arrêter le matin au bord d’un village, pas trop près, c’était moins risqué, mais pouvoir quand même s’approvisionner en riz. Un jour, une nuit plutôt, cela faisait un long mois maintenant qu’elles étaient parties, alors qu’elles venaient de reprendre leur route, elles entendirent des moteurs, des voix de plus en plus fortes. A peine eurent-elles le temps de s’écarter du chemin, la plaine partout, un arbuste tout maigre leur permettrait de se protéger, elles y coururent. Les voitures s’arrêtèrent, trois, des hommes armés, une douzaine, casquettes vissées sur la tête, les phares et des lampes torches balayant la nuit noire. Grelottant l’une contre l’autre, Ruth et Reine retenaient leur respiration. La main de Ruth par précaution se plaqua contre la bouche de Reine, geste sans doute inutile, sa fille était d’une sagesse bien plus grande que son âge ne l’eut laissé croire. Terrifiées à l’idée d’être vues, de faire craquer la moindre feuille ou brindille, elles se tenaient serrées l’une contre l’autre comme si elles avaient pu ainsi se fondre dans la nuit. Les minutes passèrent, les hommes criaient, Ruth tentait de se concentrer sur les mots échangés, elle comprit qu’une pièce de voiture avait cassé, qu’on craignait de ne pouvoir continuer, il y avait débat, certains disant qu’on pouvait tenir jusqu’à la prochaine ville, d’autres qu’il fallait camper ici et envoyer quelques-uns d’entre eux s’enquérir d’une pièce de rechange. Ruth priait pour que les partisans du départ l’emportent, se répétait en boucle les mots « partez, partez ». Un homme, resté silencieux, prit enfin la parole, tranchant. Le chef sans doute. Les voix se turent d’un coup, les hommes remontèrent en voiture, les moteurs gémirent, les nuages de poussière s’abattirent, et le silence revint. Ruth n’osait sortir, elle était immobile depuis de longues minutes déjà quand Reine se mit debout et reprit fermement sa main. C’est elle qui fut courageuse pour deux.

*     *

Les jours se ressemblent tous. Ou plutôt les nuits. On se lève avec la lune, on marche, on marche, toujours dans la même direction m’a dit Maman, l’Algérie le Maroc puis la mer. Lorsque le soleil pointe, nous on s’arrête derrière un arbre un arbuste un trou dans le sol  n’importe où du moment qu’il y a un peu d’ombre et qu’on est à l’abri. Enfin à l’abri c’est ce que dit Maman pour que je n’aie pas peur mais je vois bien qu’elle ne se sent jamais vraiment à l’abri. Elle ne dort pas trop, elle bouge, je la sens contre moi levant la tête au moindre bruit.

Parfois nous avons de la chance on entend une voiture mais une voiture silencieuse, pas celles qui font des bruits de pétards avec des hommes qui crient fort à l’intérieur. Quand Maman croit reconnaître une de ces voitures, souvent au petit matin quand on est sur le point de s’arrêter pour dormir, alors elle me laisse à l’écart et s’approche et regarde à l’intérieur. S’il n’y a qu’une personne c’est bon, dit-elle, c’est moins dangereux. Les hommes seuls ne sont pas des guerriers et ne nous voudront pas du mal, ils nous aideront. Alors elle se plante sur le chemin et bouge ses bras. Parfois la voiture s’arrête, elle parle, me fait signe et je m’approche. Je monte à l’arrière et d’un coup d’un seul je m’endors. Souvent je ne vois de la voiture que le départ, parfois même pas, et quand on arrive je dors si profondément que je sens à peine Maman me porter doucement dans ses bras pour me déposer derrière un arbre, un rocher, n’importe quoi qui ressemble à un abri pour la journée. Je dors et j’oublie. Je revois mon village, mon ami Malek, je revois les jeux faits de rien, d’une boîte on faisait une voiture, un camion, un avion. Dans mon sommeil j’entends même le rire de Maman, le rire de Maman je ne l’ai plus entendu depuis longtemps, mais dans mon sommeil il est là comme avant, il ressemble à de l’eau qui coule et qui chante. Je voudrais dormir jusqu’à la mer pour l’entendre rire toujours.

Coule et glisse le fleuve

Long serpent de temps

Buffles qui s’abreuvent

En chassant les taons

*     *

Ruth regarde les panneaux sur les murs gris. Les publicités pour des produits inutiles se succèdent. Des affiches rouges, vertes, des mots qui flashent, en jaune souvent. Au moins donnent-elles un peu de couleur à toute cette grisaille. Les couleurs. Ruth ferme les yeux et elle revoit le bleu de la mer, enfin aperçue au loin après toutes ces semaines, ces mois d’errance, ce chemin sans fin. Cette quiétude effleurée, le soleil qui plombait, et ce bleu qui s’étendait, partout, impossible d’en voir le bout. Elles étaient arrivées au petit matin, après une nouvelle nuit de marche (bien qu’ayant pénétré en Algérie, puis au Maroc depuis plusieurs mois déjà, l’habitude avait été prise ainsi  et elles continuaient à marcher la nuit et dormir le jour). Sur la fin du trajet, elles avaient rencontré d’autres migrants, d’autres Congolais comme elles, ou des Soudanais, des Nigérians, qui tous avaient les mêmes indications, connaissaient des passeurs sûrs, disaient-ils. Elles les suivirent. Elles marchèrent encore des jours entiers dans les montagnes, mais cette fois elles étaient accompagnées, Ruth n’avait pas à réfléchir, elles ne faisaient que mettre ses pas dans ceux de ces hommes, et surtout s’appliquer à ne pas se faire distancer. Reine avançait difficilement, les montagnes étaient rudes pour ses courtes jambes, souvent il fallait la porter. Ruth mettait toute l’énergie qui lui restait dans la pensée que ces kilomètres étaient les derniers, les derniers avant une autre aventure, avant la mer, puis l’Europe tant attendue. La mer c’était l’inconnu, mais quoi qu’il arrive au moins n’auraient-elles plus à marcher. Ruth sentait le moindre de ses muscles, ses jambes tendues et dures comme le bois, des crampes douloureuses qui parfois la faisaient fléchir. Toujours elle se redressait. Pour Reine.

Le souvenir du bleu, encore au loin. Ruth a, gravée en elle, cette première impression de douceur, on eût dit que le bleu atténuait la cruauté du soleil. Elles pouvaient enfin s’asseoir et espérer oublier la peur. Le but était atteint, il lui restait l’argent nécessaire pour payer la traversée. Les passeurs indiqués, pour 1 000 euros, leur faisaient faire le voyage jusqu’en Espagne, là, juste de l’autre côté de l’eau. Il ne restait que quelques kilomètres à parcourir ce soir, pour embarquer à la tombée de la nuit. Elles étaient épuisées.


*     *


Enfin ce matin j’ai vu le bleu au loin, tout ce bleu que j’attendais. Cela ne ressemble pas du tout au fleuve. Les couleurs sont violentes rien qu’à voir tout ce sable on a chaud. Mais c’est beau. Je crois voir l’eau bouger, ce sont les vagues, je ne sais pas comment on peut monter sur un bateau et flotter, et le diriger, sans être envoyé d’un bout à l’autre de la mer. Comment savoir où l’on va vraiment ? Maman n’a pas l’air inquiète alors j’essaye de ne pas l’être ou en tous cas ne pas lui montrer. Elle a juste l’air très fatiguée. Mais c’est de ma faute aussi elle a dû me porter beaucoup, je ne pouvais plus avancer, j’étais trop faible et épuisée. Comme si les cahots d’une voiture amie me berçaient sans fin et que je pouvais poser ma tête et attendre d’être arrivée. J’ai toujours l’impression que je peux m’endormir d’un moment à l’autre. Mais là je regarde la mer, je suis fascinée et quand même un peu inquiète. J’ai la journée pour m’habituer, entre deux sommeils, car nous ne pouvons pas embarquer tout de suite, ont dit les hommes qui nous accompagnent. Il faut attendre la nuit, nous ne devons pas être vues, nous n’avons pas le droit (ou ils n’ont pas le droit ? je ne suis pas sûre d’avoir tout compris) de monter comme ça sur des bateaux et prendre la mer. Pourtant je croyais qu’elle était à tout le monde, cette mer. Ça a l’air si grand, comment penser qu’il faut être autorisé pour y aller. Il n’y a pas de la place pour tout le monde ? Comme au village, quand la vieille Malika défend qu’on s’approche de son lopin de terre alors qu’il n’y pas grand-chose qui y pousse, à peine quelques patates douces. Mais dans la mer il n’y a rien qui pousse et pas de barrières… Ou alors, si, mais je ne les vois pas.

*     *

Au terminal 4 de l’aéroport de Roissy, Ruth s’arrête de marcher un instant et regarde tous ces gens avec leurs grosses valises. Ceux qui rentrent de vacances, détendus et souriants, le visage bronzé et la mine réjouie ; ceux qui partent, les traits tirés de qui prend enfin des congés. Ou les hommes d’affaires, pressés, une vague sacoche à la main et l’air sérieux. Elle se souvient de cette nuit marocaine, profonde et étoilée, cruellement belle, où Reine et elle devaient enfin embarquer. Après toutes ces semaines de marche, à guetter le moindre bruit suspect, à inverser les cycles du jour et de la nuit, à se nourrir de racines et de fruits glanés deci-delà, cette journée entière à attendre l’embarquement serait longue. Elle aurait voulu dormir, elle avait pris l’habitude de se reposer le jour, mais de façon surprenante, et alors que la fatigue entière du voyage s’abattait sur elle d’un coup, l’excitation et la crainte la maintinrent éveillée. Reine à côté d’elle s’agitait, ses paupières mi-ouvertes auraient pu faire douter de son état de sommeil. Le soleil se jeta dans la mer et le soir vint d’un coup. Encore une heure et elles pourraient embarquer, avec la marée haute, il ne restait que quelques kilomètres à parcourir, à l’abri des regards. Les passeurs vinrent taper sur l’épaule de chaque réfugié, qui tous se levèrent immédiatement et s’écoulèrent en une file silencieuse. La marche était rapide, plus encore que les jours précédents ; elle se transforma bientôt en course, et très vite elle craignit que Reine et elle ne se fassent distancer. Elle accéléra, la prit sur son dos. Elle était épuisée, n’entendait plus rien, ne voyait plus rien que le dos de l’homme qui la précédait, qu’elle tentait de fixer, comme si son regard pouvait l’arrêter, et qu’elle voyait s’éloigner imperceptiblement. Elle courut, puis s’écroula. Elle ne pouvait plus avancer, pas en portant Reine. Elle ne pouvait ni se lever, ni l’abandonner. Elle ne put que jeter un long cri, Reine joignit sa voix à la sienne. L’homme devant elle se retourna. Elle le vit hésiter, puis il courut vers elle, et il attrapa Reine, lui disant qu’il se chargeait de sa fille. Elle se remit debout et courut aussi, elle oubliait ses jambes, son dos, la faim qui l’étreignait, elle accéléra, des gens arrivaient de nulle part. Ses yeux se brouillaient. Elle arriva enfin au bord de l’eau. Un brouhaha silencieux, des gestes désordonnés et vifs, des bateaux sur le sable, des grappes de gens attroupés, les passeurs qui orientent, qui entassent. Ruth cherchait Reine, elle l’attendait, il était exclu qu’elle embarque sans elle. Des bateaux commençaient à s’élancer sur la mer et soudain les bruits de pas rapprochés, les coups de sifflets, les réfugiés qui courent dans l’eau, tentant d’attraper une barque. Les policiers étaient là, qui marquèrent la fin du départ. On l’agrippa par les bras, deux hommes la freinèrent, elle tira, tentant de glisser de leurs mains, elle voulait continuer à avancer, monter à tous prix. En vain. Elle s’écroula, et vit dans un dernier brouillard les bateaux s’éloigner, ne sachant plus si elle devait préférer que Reine fût dedans, sauvée mais sans elle, ou bien sur la plage, prisonnière mais encore à ses côtés. 

*     *

L’homme qui me porte court et me secoue. Je ne sens plus la chaleur du dos de Maman et j’ai peur. Nous arrivons sur la plage. Il y a des gens partout, l’homme ne s’arrête pas, il me hisse sur une barque où il y a déjà beaucoup de monde, il faut faire vite dit-il nous ne pouvons plus attendre c’est trop dangereux. Ta maman est juste derrière nous elle prendra un autre bateau, et tu la retrouveras en Espagne ne t’inquiète pas. Il monte derrière moi, ça me rassure un peu ce qu’il dit. Maman ne me laisserait pas seule. Je ferme les yeux, je veux retrouver son odeur qui ressemble à la terre quand il vient de pleuvoir, je veux sentir la chaleur de ses lèvres sur mes joues et la douceur de sa main qui entoure la mienne. Je crois que je m’endors encore et je rêve qu’elle est là avec moi.

*     *

Ruth connaît chaque détail de cette salle qu’elle arpente maintenant depuis des heures. Seule au milieu de la foule qui s’écoule, elle a refusé d’être accompagnée aujourd’hui. Elle voit autour d’elles ces familles, ces amis, tous ces gens qui sont ensemble, qui parlent, qui partagent, qui se tiennent par la main ou par l’épaule. Elle se souvient des jours heureux où elle avait une famille elle aussi, où elle tenait sa fille par la main. Les joues rebondies de Reine attiraient ses baisers, sa bouche s’enfonçait dans ses fossettes. Toujours elle avait couvert sa fille de caresses, au village bien sûr, même au plus fort de la guerre, puis sur la route. Elle posait ses lèvres contre sa joue, souvent même elles s’endormaient ainsi, ignorant la chaleur des chairs collées. Jusqu’à cette nuit où, arrêtée par les policiers marocains elle s’était retrouvée seule. Reine n’était pas sur cette plage, une dizaine de migrants seulement s’étaient fait arrêter, des adultes, des hommes. Pas d’enfant, pas de Reine. Elle avait donc embarqué, cet homme l’avait juchée sur un bateau, pensant que Ruth suivait, croyant bien faire sans doute. Seulement Ruth était restée sur le rivage.

Quand elle finit elle aussi par trouver le moyen de s’embarquer pour l’Europe, des semaines plus tard, aidée par une association humanitaire, ce fut pour atterrir en France. Il y avait deux années de cela. Deux longues années passées en recherches. A peine arrivée sur le sol français, tout juste installée dans une petite ville de banlieue parisienne, dans un appartement mis à sa disposition par une association d’aide aux migrants, elle se rendit à la Croix Rouge. On lui avait expliqué qu’ils avaient des antennes partout en Europe, et elle savait qu’il fallait commencer les recherches en Espagne, lieu de destination du bateau sur lequel Reine avait embarqué cette nuit-là. Deux années de combat, où elle jeta toutes ses forces. Il fallut trouver l’endroit où Reine avait débarqué ; on découvrit au bout de quelques mois que c’était à Mérilla. Puis assurer les correspondant locaux, qui avaient pris en charge Reine et lui avaient trouvé une famille d’accueil, que sa mère naturelle était toujours vivante, et souhaitait plus que tout la retrouver. Enfin, faire la preuve de cette filiation au moyen de tests ADN – comme si l’acharnement de Ruth à retrouver sa fille n’était pas suffisant pour en attester la réalité.

Aujourd’hui, tous les obstacles sont franchis. Aujourd’hui Ruth attend, dans cette salle du terminal 4 de l’aéroport de Roissy qu’on lui rende sa fille. Ces ultimes minutes portent un concentré de ces deux années, faites chacune de moments de doute et d’espérance alternés. Comme, paraît-il les accidentés revoient en quelques secondes le condensé de leur vie, ces derniers moments lui font revivre tous les douloureux sentiments par lesquels elle est passée. Puis soudain, à l’idée de revoir Ruth, elle se laisse envahir par la joie, joie à laquelle l’inquiétude se mêle quelque peu. Reine va-t-elle la reconnaître ?

*     *

Ce matin j‘ai pris l’avion pour la première fois. Je viens d’arriver en France et je vais retrouver ma vraie maman. La dernière fois que je l’ai vue j’avais six ans, je ne lui ai pas dit au revoir, je me suis retrouvée perchée sur le dos d’un monsieur que je ne connaissais pas. Il a pris soin de moi, il croyait bien faire, il ne le savait pas, mais il nous a séparées. Aujourd’hui j’ai huit ans je parle espagnol mais il me reste quelques mots de français. Embrasser. Baisers. Main. Maman. Il me reste des gestes aussi, des caresses que je n’ai pas oubliées, la douceur de la peau de Maman, son bras autour de mon cou et sa main sur le haut de mon épaule. Des odeurs, celle de la terre mouillée. Et les mots de mes poèmes du Congo aussi, dits et redits.

Je suis descendue de cet avion et je marche, la main dans celle d’une dame de la Croix Rouge, qui a fait le chemin avec moi depuis Cadix, où j’avais été placée dans une famille d’accueil. Je marche et je sais, car on me l’a dit, qu’après la porte que j’aperçois là au bout, cette porte que je vois s’ouvrir et se refermer, elle m’attend. Je sens mon cœur battre très vite. Cela m’empêche presque de respirer. C’est mon tour de la franchir, je serre très fort la main de la dame. La porte s’ouvre et je n’ai pas le temps de chercher Maman qu’on me soulève et me serre. Ses bras, ses baisers et son odeur, inchangés.

   Terre verte emplie de cris

Et senteurs de la pluie,

Empreintes de l’enfance.

Fin de l’errance