Sarah - 05 jan.
Là où les mots nous emmènent

Ces textes ont été écrits par Romain Marchais lors de la première saison des Mots, il y a désormais bientôt un an !

Atelier de Sonia Feertchak sur le journal intime – Février 2017

Consigne : Rédiger, sous la forme d’un journal intime, un récit en rapport avec des ateliers d’écriture en imaginant qu’il se passerait la chose suivante : au fur et à mesure des séances vous vous rendriez compte qu’un des participants n’est pas celui qu’il prétend.

Là où les mots nous emmènent

Atelier n°1

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 1er février

Je sors à peine de l’atelier. Je suis encore secoué. L’ensemble de mon corps est parcouru de frissons que je ne parviens pas à contrôler. Je n’ai pas pu rentrer tout de suite. Il fallait que je m’arrête pour reprendre mes esprits.

Je suis à l’intérieur d’une brasserie, j’ai commandé une bière d’une voix fragile. J’ai attendu que la serveuse me l’apporte et s’en aille pour sortir mon carnet. Dehors, la vie continue indifférente aux répliques du séisme qui m’a dévasté tout à l’heure.

Pour cette première session d’atelier d’écriture, j’avais essayé de ne pas trop me stresser, d’être le plus détendu possible. Je n’avais pas misé tous mes espoirs dessus mais j’étais rempli d’une immense motivation, d’une envie de produire que je n’avais pas ressentie depuis un long moment. Les jours commençaient à rallonger. J’y voyais un signe pour sortir de mon interminable hibernation.

En arrivant, j’avais repensé à la soirée d’inauguration de la semaine dernière. Je m’étais senti seul au milieu de cette foule. Je n’avais parlé à personne. Je n’avais fait qu’errer entre le sous-sol et le rez-de-chaussée, bousculé, poussé, agressé par les rires, les conversations, les flutes de Champagne qui se cognent. J’avais terminé la soirée dehors, à regarder par la vitre ce monde qui s’amuse sans moi. J’avais même fini par me dire que tout cela n’était pas pour moi, ne le serait jamais. J’étais rentré déçu, prêt à abandonner.

Cette fois, l’espace était vide, silencieux et studieux. Une jeune femme travaillait sur son ordinateur. Je distinguais mieux les livres de la bibliothèque. Derrière une porte vitrée, je voyais plusieurs personnes assises autour d’une longue table. Et plus loin, dans un bureau aux parois vitrées, une autre jeune femme triait des documents.

On m’a confirmé que l’atelier auquel je m’étais inscrit quelques mois plus tôt était bien derrière et non au sous-sol. J’ai poussé la porte vitrée et dit bonjour. J’ai reconnu Sophie. Je l’avais croisée la semaine dernière sans oser engager la conversation avec elle, tétanisé et muet. Elle m’a accueilli avec un grand sourire. Je m’étais renseigné sur elle, en plus des informations présentes sur le site de l’atelier. Je savais des choses alors que j’étais un parfait inconnu pour elle. Je l’espérais en tout cas. Je me suis installé tout en observant les autres personnes. Une maman avec sa fille d’un côté de la table et en face d’elles une femme accaparée par son téléphone. Elles ont relevé la tête pour me dire bonjour. Je me suis assis. J’ai sorti un cahier et un stylo. J’étais prêt. Un autre homme est arrivé, discret et timide. Il a salué tout le monde d’une voix très douce et s’est installé à son tour.

La maman s’est levée et a quitté la pièce. Cela m’a surpris. J’ai mieux regardé la jeune fille, elle semblait si jeune. Sa place était-elle ici parmi nous ? Ne s’était-elle pas trompée d’atelier ?

Sophie a pris la parole pour se présenter et nous donner les grandes lignes de l’atelier. Nous avons pu découvrir son parcours. Alors que je croyais qu’elle allait nous demander à chacun de faire un tour de table pour nous présenter à notre tour, une jeune femme est arrivée, s’excusant d’être en retard. Sa voix était pleine d’assurance. Elle s’est assise. Je l’ai observée un peu plus longtemps que les autres. J’ai toujours été impressionné par les gens sûrs d’eux. Du coup, pas de tour de table, ou seulement pour connaître nos prénoms. La jeune fille s’appelait Pauline, l’autre homme Pierre-Benoit, la femme en retard Sarah (« avec un H », avait-elle précisé, « j’y tiens »), la femme au téléphone, Marie-Pierre. Nous étions donc cinq, six avec Sophie. Elle avait regardé son cahier pour vérifier les noms qu’on avait dû lui donner. Rien ne correspondait vraiment. Elle ne s’est pas formalisée. Il y avait plus important. Il fallait commencer. Elle semblait aussi excitée que nous étions tendus.

Sophie nous a donnés notre premier exercice. Nous présenter sous la forme d’un journal, précisant que rien ne nous obligeait à dire la vérité. J’en ai profité pour raconter mon arrivée à l’atelier et comment j’avais vécu la soirée d’inauguration. J’ai ajouté des détails par-ci, j’en ai caché d’autres par-là, mais dans l’ensemble j’avais joué le jeu de la sincérité. C’est au moment de lire devant tout le monde que les choses m’ont semblé soudain plus délicates. Je n’avais jamais vécu ça encore. Lire à voix haute, devant d’autres personnes, inconnues qui plus est, un texte que j’avais écrit. Je ne me suis pas précipité pour être le premier. Ce fut Sarah, sans surprise, qui inaugura son baptême du feu. Elle écrivait dans un grand bloc note à petits carreaux. Nous avons pu alors apprendre qu’elle avait toujours écrit, que sa famille entière était persuadée qu’elle avait un don et que son destin d’écrivain était tout tracé. Elle avait déjà écrit un journal par le passé, lu sans sa permission par son petit ami de l’époque, scène qu’elle avait vécue comme une trahison suprême. Elle venait d’avoir un enfant.

Pierre-Benoit est passé après moi. Il écrivait sur des feuilles volantes. Il soulignait des phrases, en rayait d’autres. Il n’était pas à l’aise en lisant et buttait sur certains mots. Il venait également d’avoir un bébé. Il a, semble-t-il, un rapport de lutte avec l’écriture. Rien ne lui vient facilement. Il se bat avec les mots, les accepte ou les refuse. Je n’ai pas réussi à savoir si c’était à cause de la difficulté même de la langue française ou plutôt de la violence que les mots possèdent parfois.

Marie-Pierre a lu à son tour. Elle a un petit carnet, format A5, avec des lignes. De ma place, j’ai pu voir une écriture penchée, illisible, raturée par endroit. Elle a lu très vite et avec une toute petite voix, comme pour s’en débarrasser et faire le moins de vagues possible. Parfois, elle s’arrêtait sur une phrase qu’elle ne parvenait pas à déchiffrer ou qu’elle refusait finalement de nous lire. On a appris qu’elle avait déjà écrit par le passé, un roman, des scénarios de films, des chroniques radios et qu’elle avait déjà tenu de nombreux journaux, des vrais qu’elle avait fini par brûler, des faux qu’elle laissait à disposition chez elle, des cryptés sur son ordinateur. Elle a un rapport mystérieux avec l’intime, avec ce qu’il y a au fond d’elle, comme si les mots qui sortent de son corps pouvaient être douloureux et lui faire encore du mal même couchés sur une feuille.

Pauline, du haut des ses 12 ans, a été, à sa demande, la dernière. Elle n’était pas à l’aise devant tous ces adultes, craignait vraiment de raconter des choses trop idiotes par rapport aux textes qu’elle venait d’entendre. Nous l’avons encouragée, bien conscients de la difficulté de l’exercice et nous demandant un peu tous ce que nous aurions faits à 12 ans dans cette situation. Moi, je le savais. Je serai resté pétrifié, replié sur moi-même et j’aurai fini par pleurer. Elle a lu et ri de ce qu’elle avait écrit. Une histoire de chat, de grands frères énervants et de collège, une vie d’adolescente, tellement loin de nous tous. Cette fraicheur nous a fait du bien pour terminer cette première session. Nous avions largement dépassé l’heure mais personne ne s’en était rendu compte.

Pour ma part, j’ai donc été le second à lire. J’ai essayé de mettre le ton, de garder un rythme moyen. Je relisais mon texte pour la première fois et je n’en revenais pas de ce que j’avais écrit, des précisions que j’avais bien voulu donner sur moi, de toute cette vérité nue et des faux semblants qui allaient avec. J’avais tremblé pendant toute ma lecture, secoué de toutes parts. Il s’agissait d’une épreuve violente, d’une découverte sur moi-même face à ces cinq personnes que je ne connaissais pas deux heures plus tôt. Mes tremblement s’étaient poursuivis pendant les passages des autres, en remettant mon manteau, en disant au-revoir devant l’immeuble.

Je ne savais pas, et je ne sais pas encore maintenant, alors que ma bière est terminée, si j’étais dans cet état pour ce que j’avais écrit ou pour ce que j’avais fait.

Je vais appeler Caroline. Elle doit s’inquiéter.

Journal de Caroline M.

Mercredi 1er février

20h30

Allez, moi aussi, je me lance. Pourquoi pas, après tout ? C’est la toute première fois. On va bien voir. Qu’est-ce que je risque ? Romain participe à son premier atelier d’écriture sur le journal intime. Il s’est inscrit pour dix sessions. C’est à Paris. Il y va directement depuis le boulot. Je me suis dit que ce serait le meilleur moment pour commencer un journal moi aussi. Il pourra me donner des précisions sur ce qu’il a appris, me résumer ces cours, me guider. À vrai dire, je ne sais pas trop ce qu’il va y faire là-bas. Il écrit déjà un journal. Depuis toujours. Enfin depuis que je le connais, et ça fait presque 20 ans maintenant, il a toujours tenu son journal. Alors, je ne vois pas ce qu’il va découvrir de nouveau. Tu mets la date, tu écris tes pensées, tu racontes ta journée, et puis voilà, non ? Je ne lis pas le sien. Je sais où il est, il ne le cache pas. Je n’ai qu’à entrer dans son bureau et l’ouvrir. Le fait même qu’il ne le cache pas, qu’il ne m’empêche pas de le lire, me retire toute curiosité. Ça doit être la chronique de notre vie quotidienne vue de sa fenêtre. Je vis la même, et de ma fenêtre à moi, il ne doit pas y avoir une grosse différence.

Il aurait déjà dû m’appeler. Son atelier s’achève à 20h normalement. Mais il m’avait dit de ne pas m’inquiéter, que comme c’était le premier, on ne pouvait pas savoir comment les choses se dérouleraient vraiment. Alors je ne m’inquiète pas.

21h

En fait, si, je m’inquiète un peu. Je me force à ne pas lui envoyer de SMS. Je ne veux pas être intrusive. Je sais à quel point cet atelier est important pour lui, à quel point ce temps de l’écriture, hors de la maison, des enfants, du travail, du sport, des amis, de moi, est essentiel. Je le respecte et le comprends.

21h30

Romain m’a appelé. Il était encore tout excité. Sa voix tremblait de joie, d’envie, de motivation. Il est déjà pressé d’être à la semaine prochaine. Il m’en dira davantage à son retour. Je suis contente pour lui. Mais j’ai peur aussi, je dois bien l’avouer. L’écriture a toujours été ma rivale. Jusqu’à présent, j’ai su la garder à distance mais cette fois, je ne suis pas sure d’y parvenir.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 1er février

Je ne pensais pas du tout qu’ils iraient tous aussi loin. Beaucoup de sincérité. Ils se sont livrés. Ce que je croyais être un atelier d’écriture comme les autres s’avère une mise à nu total pour certains, partielle pour d’autres, mais quand même. Je ne suis pas certaine que Pauline (12 ans !, pile dans ma cible habituelle) puisse s’adapter facilement à ces adultes. C’est peut-être à moi de trouver une solution pour ça.

Les noms qu’Élise m’avait donnés après les inscriptions étaient presque tous faux ou mal orthographiés, l’atelier vient d’ouvrir et tout est encore en rodage. Nous faisons les frais de la première session. Nous sommes des pionniers surtout. Je note les participants ici pour la postérité : Pauline, Marie-Pierre, Sarah, Pierre-Benoit et Damien.

Chacun a une voix très personnelle et leurs textes m’ont ému. Ils avaient tous quelque chose, une fêlure, une faille (qui n’en a pas ?). Pas de critiques, juste des remarques bienveillantes. Il me tarde d’être à la semaine prochaine.

Atelier n°2

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 8 février

Deuxième session de nos ateliers. Le journal intime est un sujet difficile à intégrer. Pour Sophie et pour nous tous. Puisqu’il s’agit de notre intimité, nous ne devrions rien avoir à lire à d’autres personnes. Tous nos écrits devraient rester cachés, dans le secret. Et pourtant, c’est bien le sujet de l’atelier. Non pas comment écrire un journal intime, pourquoi en débuter un, que peut-on écrire ou non à l’intérieur ? Mais plutôt, qu’est-ce qu’un journal intime ? Comment s’en servir ? Comment l’utiliser comme un laboratoire d’écriture ? Nous nous livrons. Nous semblons le faire. Car, pour le moment, toujours pas de tour de table pour savoir qui nous sommes. Ni âge, ni vie de famille, ni travail, ni ville, ni pourquoi s’être inscrit à cet atelier plutôt qu’un autre, ni ce que nous attendons vraiment de ces sessions, ni notre rapport à l’écriture. Nous ne partageons que nos prénoms et les textes que nous nous lisons. Ce qui est peu et à la fois énorme.

Je suis moins secoué ce soir mais ce que je puise au fond de moi, sous la contrainte d’un sujet et d’un temps défini, me surprend. Il fallait décrire un aller-retour, avec un aller classique et un retour avec un événement. J’ai parlé de mon père. À nouveau. J’avais pensé cette obsession terminée. J’avais cru avoir achevé un cycle, avoir réglé avec lui tous mes problèmes. C’était sans compter sur la force des mots. Sophie nous a dit cette phrase qui m’a marqué : « les mots nous emmènent parfois plus loin que prévu ». Ce soir, ils m’ont emmené au Portugal, avec mes frères et mon père, lors du dernier voyage que nous avions fait ensemble, avant le divorce. Je croyais avoir fait le tour de la question mais je vois qu’il me reste des zones d’ombre. J’avance masqué avec les autres participants. Je me cache derrière mon texte. C’est plus simple et en même temps, je tremble d’être découvert.

Pauline n’était pas là ce soir. Deux nouvelles personnes sont apparues. Bastien, un vieil homme qui s’excusait d’être là, qui répétait souvent qu’il n’était pas à sa place, qui se dénigrait beaucoup. À force, on aurait presque dit du cabotinage. Et Karine, une femme discrète, à la voix douce. Comme ils n’étaient pas là à la session inaugurale, je les regardais différemment. Ils étaient des pièces rapportées pour moi, des électrons autour de notre noyau dur.

Je suis surpris de ma dernière phrase. Je la relis et j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Cet atelier débloque en moi des sensations que j’ai encore bien du mal à saisir.

Journal de Caroline M.

Mercredi 8 février

Je n’ai rien écrit de la semaine. Je profite de la session « atelier d’écriture » de Romain pour reprendre ce journal. Comme un moyen de me connecter à lui. Si je le sens m’échapper, c’est par là que je pourrais le rejoindre. Il m’a fait lire le texte écrit la semaine dernière. Comme d’habitude, je n’ai pas su quoi dire. Je ne sais jamais ce qu’il attend de moi. Je trouve ça bien écrit, avec de belles tournures. Je ne suis pas capable d’écrire ça. Comment pourrais-je lui faire une critique ? Je peux dire l’impression que me fait le sujet, ce qu’il dit dans le texte, je peux débattre avec lui de ce qu’il ressent, de pourquoi c’est ce texte et pas un autre qu’il a écrit, mais c’est tout. Je le connais par cœur. Je sais qu’il est dans tout ce qu’il écrit. C’est lui à chaque fois. Il essaie de dire quelque chose à quelqu’un, de faire passer un message. Parfois, c’est à lui qu’il parle, comme pour trouver une solution par les mots à un problème qu’il croyait insoluble.

Je ne crois pas que j’aurais envie de ça pour moi. Je ne tiens pas à me creuser, à gratter, pour voir ce qu’il y a derrière. Je suis plus pragmatique. Ça ne sert à rien de ressasser. Il faut aller de l’avant. Laisser de côté ses vieux démons. C’est trop épuisant de se battre.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 8 février

J’ai participé avec eux à l’exercice de ce soir. Pas évident. Toujours la pluie qui revient dans mes textes ces derniers temps. Étrange.

Deux nouvelles personnes. Bastien et Karine. Malaise avec Bastien. Je ne sais pas trop ce qu’il attend de l’atelier. Comme les autres à vrai dire mais lui le dit et semble s’en plaindre. Malaise aussi parce qu’il me fait penser à qui tu sais. Et à ce que tu sais.

Dès le deuxième texte, on retrouve chez chacun des habitudes d’écriture, des manies, des défauts aussi. Je ne les corrige pas pendant l’atelier. Je donne mes impressions, appuie sur ce qui était bien, ce qu’il faudrait approfondir. Je leur ai proposés de m’envoyer leur texte afin de les corriger, pour ceux qui le souhaitaient. Ça va me donner du travail supplémentaire. Mais je suis motivée et puis j’ai terminé « mon dernier bébé » alors m’occuper l’esprit me fera le plus grand bien.

Pauline n’était pas là aujourd’hui. D’une certaine manière, c’était plus simple.

Je les devine petit à petit. C’est comme une enquête avec l’idée que ce qu’ils veulent bien me laisser comme indices pourraient bien être des faux. Ils ont l’air d’être sincères mais comment en être sure ?

Marie-Pierre pourrait être celle qui jouerait le plus sur la duplicité, avec l’histoire de ses vrais-faux journaux. Mais ça ne veut rien dire.

En tout cas, nous nous sommes accordés pour maintenir ce mystère autour d’eux. Sarah qui semblait trouver l’idée intéressante a même précisé que nous pourrions très bien être n’importe qui depuis le début ou même être des acteurs embauchés pour jouer un atelier d’écriture et tromper un des participants. Même moi. Je les ai tous regardés attentivement. Impossible à deviner.

Atelier n°3

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 15 février

Raconter votre rapport à l’écriture ? J’étais perdu devant ma feuille, le stylo à la main. Je ne connaissais pas plus incompréhensible que ce rapport-là. Et parler de l’écriture, c’était encore une fois parler de moi. Je ne voulais plus vraiment parler de moi. À vrai dire, je ne tenais même plus trop à être ce « moi ». J’aspirais à autre chose.

Je me suis lancé en imaginant mon fils, vieil homme, qui retrouve sa mère pour l’aider à vider mon bureau, à choisir surtout ce qu’ils pourraient bien faire de tous mes textes écrits de manière obsessionnelle depuis tant d’années. Pour qui ? Dans quel but ? Ils semblaient avoir sur les bras une collection de timbres, de cartes téléphoniques ou de magazines de voyage, et se demandaient s’il fallait tout garder ou les jeter, tout en se disant qu’en les jetant ils rendaient alors absurde toute cette collection qui avait tant animé le père et l’époux.

Comme les autres fois, à la relecture à voix haute, je me suis surpris d’avoir écrit ces mots. C’était peut-être à ça que j’aspirais, que ce qui me brûle de l’intérieur ne m’enflamme pas pour rien.

Pas de Pauline ce soir. Ni de Karine. Bastien était à nouveau là. Il gigotait sur sa chaise. Il était mal à l’aise. Il a très peu écrit, semblait même avoir honte d’être au milieu de nous. L’écriture peut faire peur, peut paralyser, peut nous rendre petit quand nous rêvons de grandeur, quand les mots qui sortent de nous ne sont tellement pas à la hauteur de ce qu’on ressent vraiment.

Marie-Pierre me fascine. Je devine en elle une douleur. J’ai envie de lui prendre la main et de lui dire que tout ira bien. Mais qui suis-je pour faire ça ?

Sarah est très érudite, elle échange beaucoup de références littéraires avec Sophie. Je la trouve aussi sensuelle, sa voix, son regard. Je n’arrive pas à savoir si elle en joue ou si c’est naturel.

Pierre-Benoit dessine sur sa feuille, des visages, des murs, des fleurs, parfois des formes géométriques, celles qu’on peut faire quand on s’ennuie en réunion. Il se laisse porter et son stylo dessine. Il s’arrête pour faire une remarque ou lire à son tour mais je vois bien qu’il aimerait noircir toute la page.

Quant à Sophie, j’ai l’impression que nous l’avons embarquée avec nous, qu’elle est désormais bien loin de là où elle comptait nous emmener au départ et que finalement, ce n’est pas si grave. Elle nous observe, imprime en elle nos émotions, note ses remarques sur son petit cahier. Elle se délecte de ce mystère autour de nous. Ça créé un vide que nous remplissons plus ou moins à chaque atelier.

C’est l’impression que j’ai tous les jours quand je remplis ligne à ligne cahiers, pages blanches et autres carnets, je comble un vide. Mais lequel ?

J’ai appelé Caroline pour lui dire que je serai un peu en retard. Je me suis arrêté dans la même brasserie, pour prendre la même bière. Je ne pouvais pas rentrer tout de suite. Tout ça allume trop d’incendies en moi. Je dois me réguler avant de revenir vers eux. Je peux encore le faire. Mais c’est de plus en plus difficile.

Journal de Caroline M.

Mercredi 15 février

Toujours pas un mot de la semaine. Il est resté dans le tiroir de ma table de chevet. Je crois que je ne tiens pas à ce que Romain tombe dessus. Je me dévoile un peu. L’écriture me dénude et je me sens pudique soudain devant mes mots. Mais s’il tombe dessus, ce n’est pas très grave non plus. Je ne balance aucun scoop, aucun secret. Hein mon amour, rien d’alarmant ici !

Je commence à le comprendre quand même, ça peut devenir addictif de se raconter, de prendre ce temps pour s’écrire. Je m’étonne moi-même.

J’ai lu son texte de la semaine dernière. Je le lis dès son retour de l’atelier mais je n’en parle ici que la semaine suivante. Mes réactions sont peut-être moins chaudes mais le temps de la réflexion est nécessaire parfois. Son père. Voilà ! Encore son père. Je croyais que c’était derrière lui, derrière nous, qu’il avait terminé son cycle comme il me l’avait dit. J’espère qu’il ne va pas retomber dans ses travers, à parler de lui tout le temps, à chercher pourquoi, comment. Son père ne le mérite pas, c’est ce que je pense en tout cas. Il a déjà répondu plusieurs fois à mes remarques en me disant qu’il n’avait qu’un seul père, qu’il devait l’accepter tel qu’il était et qu’il ne pouvait pas donner comme exemple à notre fils la possibilité d’être fâché avec son père et de ne plus lui parler. J’entendais ses arguments. Je ne me posais pas autant de questions avec mon propre père, je serai déjà dans le fauteuil d’un psy sinon. Je me suis construis avec sa présence silencieuse, son retrait, la pauvreté de ses gestes tendres, et je vais bien. Enfin pas plus mal qu’une autre. En tout cas, je vais arrêter d’écrire ce soir, je sens la puissance des mots qui peut me transporter dans des lieux inconnus de moi-même, et je ne suis pas prête à ça.

J’ai reçu un message de Romain. Les ateliers débordent toujours. Ça ne m’étonne pas avec lui. Il est débordant, il est sur les bords de la vie et de son être. Tiens, je fais des jeux de mots, maintenant ! J’ai le vertige parfois quand je comprends que nous devons être très forts pour le retenir.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 15 février

Je n’avais pas envie de les quitter ce soir. Il se créé un lien entre nous. Ça tient à ce qu’ils révèlent en ce lieu. Je suis la dépositaire de secrets, d’une intimité peut-être dévoilée pour la première fois. C’est lourd et excitant. Responsabilité trop importante ? Attention au transfert. Je ne veux pas être la confidente. On travaille. On travaille bien même. J’essaie de garder un fil conducteur mais nous sommes déjà allés trop loin. Pas de demi-tour. Droit devant maintenant et on verra bien.

Toujours une légère gêne avec Bastien. Ce visage, ces expressions, on dirait tellement qui tu sais, que je frissonne à chaque fois qu’il me regarde ou prend la parole. Délire. Traumatisme qui remonte. À creuser. Ou pas. J’ai eu peur ce soir quand il a lu son texte que ce soit le récit de ce que tu sais dévoilé ici devant tout le monde. J’en serai morte !

3ème atelier et les pièces du puzzle s’ajoutent et forment à grands traits une image encore floue de chacun des participants. Certains m’ont écrit des mails depuis la semaine dernière, laissant aussi de petits indices supplémentaires. C’est une enquête. J’adore ! Sauf si ce que j’apprends sur eux n’est finalement pas beau à voir. A-t-on besoin de connaître les gens entièrement ? Surtout pour les lire. Il y a plein d’auteurs, quasiment tous, dont je ne connais rien et je ne m’en porte pas plus mal. Ce qui compte, c’est le texte, les mots, rien que les mots.

Alors, on reste sur le mystère, les masques derrière lesquels ils se cachent tous. Ou peut-être pas.

Atelier n°4

Extraits du journal de Romain M.

Mercredi 22 février

J’ai quitté le travail plus tôt. Je tournais en rond. Je n’en pouvais plus.

Je suis rentré dans la même brasserie. La serveuse m’a reconnu. Je me suis installé à la même table et j’ai sorti de quoi écrire. J’ai pris des notes, essayé de construire un plan, de créer des personnages, un univers. C’est brouillon, je tâtonne. Je n’arrête pas d’écrire. Je serre le crayon au bout de mes doigts. Ma main finit par me faire mal. Je crois quand même que je tiens quelque chose.

Séance encore passionnante. Exercice moins personnel, moins dans l’intime. Réécrire un passage de La Chartreuse de Parme. Sarah a semblé tellement à l’aise, comme si elle pouvait facilement écrire comme Stendhal, comme si c’était inné pour elle.

Bastien n’était pas là. Sophie a dit qu’elle croyait qu’on l’avait perdu. Je ne sais pas exactement ce qu’elle voulait dire par là. Qu’attendait-il de cet atelier ? De Sophie ? De nous tous ?

Il ne restait donc que notre noyau dur comme je le nomme. Pauline, Marie-Pierre, Pierre-Benoit, Sarah et moi. Une force silencieuse circule entre nous.

Chacun des textes lus ce soir n’a pas permis d’en dévoiler davantage sur nous. Je sens pourtant en moi la naissance de quelque chose. Comme si j’allais enfin entrer dans mon corps et m’y sentir bien. Je ne saisis pas encore pleinement l’ampleur de ce qui me remue. Ça m’inquiète et m’excite en même temps. Comme un saut dans le vide sans s’être assuré avant d’avoir un parachute.

Journal de Caroline M.

Mercredi 22 février

J’attends Romain. Je suis beaucoup dans cette attente depuis le début de cet atelier. Il a ouvert une porte vers un monde qui n’est pas le mien. Il revient moins souvent vers moi. Je sais que tout cela l’accapare, que tout se chamboule dans sa tête. Nous sommes ensemble depuis si longtemps, je l’entends penser parfois.

Il rentre de plus en plus tard du travail. Et le mercredi, l’atelier s’éternise. Je ne sais pas ce qu’ils font, ce qu’ils se disent, sur quoi ils débattent. Romain est préoccupé. Je le laisse. Il a besoin de se retrouver. C’est son moment. Je respecte ça. Évidemment, je préférerai qu’il soit tout à moi, que cette noirceur que je vois quelques fois voiler son regard s’évanouisse pour de bon. J’ai épousé un garçon torturé. Je le savais dès le départ. Je pensais pouvoir le changer mais peut-on vraiment le faire ? Il prend sur lui, il fait des efforts, il essaie de supporter le plus normalement possible la vie. La plupart du temps, il se débrouille très bien, je n’ai rien à redire. Mais de temps en temps, il sombre et là, c’est compliqué pour nous. Il plonge tellement loin au fond de lui que je ne sais plus vraiment où il est ni qui il est. C’est très dur pour moi et les enfants. L’écriture dans ces moments là est à la fois le mal et le remède. Chaque mot écrit le pénètre et le blesse encore plus profondément. C’est un supplice. Et un baume. Quand il refait surface, qu’il reprend de l’air dans ses poumons, qu’il me regarde et me reconnait, c’est que tout le mal est sorti de lui, qu’il l’a déposé sur cette feuille et qu’il est parvenu à le mettre à distance pour un temps.

C’est lui qui décide ce que je peux lire ou pas. Quand il ne m’en parle pas, quand il ne me sollicite pas, je n’insiste pas. Je n’ai rien à gagner à découvrir mon mari dans son profil le plus sombre. Je l’aime tout entier, dans ses mystères et ses secrets. Je meurs d’envie de tout savoir sur lui. Mais lire un de ses textes sans sa permission, et l’Enfer, à côté, ce ne sera rien.

À mon petit niveau, je ne veux pas non plus qu’il lise mon journal. Tiens, ça y est, je l’ai écrit. C’est mon journal. Je crois que j’ai envie de poursuivre demain et les autres jours aussi. Ça me fait du bien.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 22 février

J’ai tenté une nouvelle approche. Stendhal, La Chartreuse de Parme. Ils se sont moins livrés. C’est ce que je voulais. Qu’on fasse une pause. Il y en avait trop eu d’un seul coup. Il faut reprendre ses esprits et digérer le tout. Ils sont tous fragiles. Je les devine au bord d’une faille, prêts à basculer. Comme beaucoup de gens finalement. Moi la première. Ce soir, je les ai retenus.

Pas de Bastien. La semaine dernière, je l’avais trouvé bien silencieux. Il me regardait de travers. On aurait dit qu’il m’en voulait de quelque chose. C’était plutôt à moi de le rejeter, de lui hurler dessus, de lui ordonner de quitter la salle. Enfin, pas vraiment à lui, à qui tu sais. C’est ce que j’aurais dû lui dire à l’époque. Le silence protège, préserve. Utiliser les lèvres comme barrières pour ne pas dire, ne pas prononcer les mots. Par culpabilité. Les mots m’ont fait peur. Je craignais qu’ils me trahissent, qu’ils ne disent pas ce qui avait eu lieu mais une autre histoire qui n’aurait pas été la mienne

Je n’ai pas proposé cet atelier par hasard. Je tiens un journal depuis si longtemps maintenant. Je sais ce que ce que je te dis. Mais je sais surtout ce que je te cache. Ce que je ne pourrais jamais écrire ici. On relira un jour mes carnets pour comprendre qui j’étais. Il manquera un passage crucial en son centre, comme un puits sans fond, un trou noir qui aspire le reste et empêche de retenir quelque chose. On devinera un portrait dont le visage échappera toujours à qui essaiera de le recréer.

Cet atelier est inspirant et dangereux.

Pour les participants d’abord. Je les écoute, je lis leurs mails. Je ne les connais pas bien. Nous nous retrouvons sur certains points. Nous ne sommes pas très différents.

Mais pour moi aussi. Je joue le jeu de la sincérité, de l’écriture, de la réflexion sur mon travail et ma place en tant qu’écrivain. Je me laisse porter et quand j’ouvre les yeux, je suis allée trop loin, j’ai baissé ma garde et je ne contrôle plus rien.

En tout cas, Bastien n’est plus là. Nous l’avons perdu en cours de route. Il faut s’accrocher pour plonger au fond de soi. Il n’était pas prêt.

Atelier n°5

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 1er mars

Peu de temps pour écrire pendant l’atelier ce soir. Nous avons surtout parlé. Je crois que mes camarades avaient besoin d’arrêter la violence des aveux, des confessions, juste parler écriture, style, littérature. Ce n’était pas inintéressant mais à l’intérieur, je trépignais. Je faisais tourner mon stylo entre mes doigts. Au début pour passer le temps, mais l’attente est vite devenue insupportable. Je voulais écrire. J’avais tellement de choses dans ma tête, comme un film qui se met en place tout seul. Une histoire se faisait en arrière-plan. Mais il ne fallait pas la laisser filer. Il fallait l’écrire, noter tout, dans tous les sens. Et ce soir, on parlait.

J’ai quitté l’atelier précipitamment et j’ai rejoint ma petite brasserie. La serveuse m’a apporté ma bière. J’ai sorti mon carnet.

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 1er mars

J’ai écrit toute la semaine. J’y prends goût. Je me rends bien compte que c’est pour pallier le manque de Romain mais je crois que c’est plus que ça. J’ai dépassé cet état déjà. J’écris ici pour dire ce que je ressens, ce que je vis, mes impressions, mes émotions. Pour rien ni personne. Juste comme ça, pour prendre un temps uniquement personnel et fixer sur le papier des choses importantes ou futiles.

Je suis contente qu’il soit hors de la maison pendant ce que j’appelle ses noirceurs. Je ne m’inquiète pas de la présence d’une autre femme. Je sais qu’il est autocentré, en circuit fermé, et qu’il n’y a que lui qui se sortira de là.

J’ai repris la lecture. Peut-être dix ans que je n’avais pas ouvert un livre. J’en ai choisi un que Romain m’avait conseillé à l’époque : Les apparences de Gillian Flynn. Le début est déjà très prenant.

L’écriture me fait du bien. J’ai l’impression de revivre.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 1er mars

Séance de discussion autour de l’écriture, la littérature. Je leur ai donnés des trucs et astuces. Pas comme dans un cours magistral. Plutôt dans le genre, ça a marché pour moi, ça peut marcher pour vous. Ils ont tous leur univers. Et une bonne culture générale. Pierre-Benoit m’intrigue. Il est réservé, sensible et en même temps, il dégage une telle puissance, de celle qui vous protège.

Damien était peut-être le moins réceptif. Je ne sais pas trop quoi penser de lui. Dans ses textes, il a donné des infos contradictoires. Il ne m’a envoyé qu’un seul mail, très formel. Comme Bastien la dernière fois, il s’agitait sur sa chaise, il regardait sa montre, il voulait être ailleurs sauf là.

Marie-Pierre semble être à un tournant de sa vie, une étape primordiale. J’espère qu’elle n’a pas mis tous ses espoirs dans l’atelier. Je n’ai fait aucune promesse.

Un nouveau projet s’installe en moi. Il a posé ses bagages et prend ses aises. Je le laisse squatter mais dès que je vais avoir cinq minutes, je vais lui expliquer les règles et on va apprendre à cohabiter ensemble. Ce n’est pas très clair mais je suis tellement ravie. Comme si je venais d’apprendre que j’étais enceinte.

Extrait du journal de Damien M.

Mercredi 1er mars

Je commence ce journal parce que je ne peux pas tout écrire dans l’autre. Je ne peux pas me livrer. Je ne peux pas être moi-même.

J’ai pris une journée de congés aujourd’hui. J’ai fait comme d’habitude sauf qu’en descendant du métro, j’ai suivi un autre chemin, j’ai trouvé un café et je me suis installé dedans. J’avais tout préparé : carnet, crayon de papier, gomme. J’ai fermé les yeux, je me suis persuadé que c’était possible, que c’était ce que j’avais toujours été et j’ai écrit toute la journée.

D’abord le plan détaillé. Puis les personnages. Une fiche pour chacun. Les interactions possibles. Ça tenait debout, ça voulait dire quelque chose. Ma main me faisait mal mais j’ai continué. J’ai fini par manger un croque-monsieur sur place. Mon carnet se remplissait. Je n’avais encore jamais eu cette sensation d’écriture fluide, continue, pendant autant d’heures affilées. C’était épuisant et génial. À la fin, j’étais totalement vidé. Cependant, je crois bien que mon premier roman est en train de voir le jour.

Je n’ai rien pu dire à Caroline. C’est la première fois que je mens sur ce que je fais, où je suis. Je ne veux pas l’inquiéter. Je ne veux pas lui annoncer ce que moi-même j’ai du mal à assumer. Je lui ai envoyée des messages, j’ai répondu au téléphone quand elle m’a appelé, comme si j’étais au bureau. C’était étrange et en même temps si facile. Je raconte juste une histoire. J’invente. C’est ce que je suis, un inventeur d’histoires.

J’ai terminé la journée en allant à l’atelier. Pas d’exercice d’écriture ce soir. Tant mieux, j’avais tellement mal à la main.

Un jour entier consacré à ce qui m’anime, à ce qui fait qui je suis. Je n’ai qu’une hâte, recommencer.

Atelier n°6

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 8 mars

Rien à signaler. L’atelier trouve son rythme de croisière. Nous avons nos habitudes. Pauline et Marie-Pierre sont toujours les premières. Pierre-Benoit remonte souvent du sous-sol. Il m’a avoué y passer une heure avant chaque atelier. J’ai aimé cette image de lui qui gravit les marches pour nous rejoindre. Il revient de loin, du fond de lui-même, des ses profondeurs, pour apparaître dans la lumière face à nous. Cela lui demande peut-être de gros efforts mais il entre à chaque fois dans la salle avec un grand sourire. Sarah arrive pile à l’heure, elle gare sa trottinette à l’intérieur contre le mur.

Ce soir, à mon arrivée, il n’y avait que Pauline et Marie-Pierre. Sophie a attendu un peu puis a débuté l’atelier. Je me sentais perdu, déséquilibré surtout. Je jetais des coups d’œil vers les escaliers, vers la rue, mais pas de Pierre-Benoit ni de Sarah. C’était presque anormal pour moi que nous ne soyons que trois.

Pierre-Benoit a fini par arriver, avec une bonne demi-heure de retard. Il semblait épuisé. Il s’est assis face à moi, n’a donné aucune excuse. Je commence à trouver tous ces secrets ridicules. Je voulais en savoir plus sur lui, comprendre ce qui avait bien pu se passer. J’essaie d’être moi-même, ici, le plus possible en adéquation avec qui je voulais être.

Sarah n’est pas du tout venue. Pourquoi ? Quel événement aurait pu m’empêcher de venir ici ? Quelque chose de très grave. En sortant, j’avais envie de lui envoyer un message pour savoir comment elle allait. Je me suis senti démuni, sans aucun moyen de la contacter. Comme une inconnue qui ne fait que passer.

Je suis vite rentré à la maison. Il fallait que je retrouve Caroline, que je partage de toute urgence cet amour entre nous, qu’il me remplisse.

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 8 mars

Ça y est, je le sais, je ne peux plus m’en passer. J’y retourne chaque jour. Parfois même pour ne rien dire. Juste consigner ma journée, laisser une trace de notre existence. J’aurais presque envie de m’inscrire à cet atelier avec Romain. J’ai sûrement plus de chose à apprendre que lui sur le sujet. Je pars de zéro moi.

Il est rentré tôt ce soir. Il était fatigué et est allé se coucher très rapidement. Il n’avait pas l’air malade mais je n’ai pas cherché à en savoir davantage. Je pense que ces deux heures du mercredi soir fouillent en lui des histoires qu’il ne veut pas faire remonter. Il en sort tellement vidé. C’est mon mari vide, sa coquille, son enveloppe, que j’ai récupéré ce soir. Une nuit de sommeil pour se régénérer et demain tout ira bien.

J’ai terminé Les apparences. C’était extraordinaire. Et cette histoire du faux journal intime pour impliquer son mari. Incroyable. Il faut être vraiment tordu pour penser à ça. Je parle du personnage et de l’auteure. Je dois vite en trouver un autre à lire. J’ai adoré être plongée dans ce roman.

Comme je ne suis pas fatiguée, je vais regarder le film. On va voir comment ils ont adapté ça.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 8 mars

J’étais avec eux dans la salle, je leur donnais l’exercice de notre session mais en vérité, j’étais ailleurs. J’étais avec mon texte. Sur le bureau de mon éditrice ou chez elle, sous ses yeux, entre ses mains, et je tremblais pour lui. Ce manuscrit m’a tellement demandé. J’ai sacrifié tant de choses pour en arriver au bout. Alors maintenant qu’il est entre les mains de quelqu’un d’autre et que cette personne a le pouvoir de vie ou de mort sur lui, ça m’effraie. Et si tout cela se soldait par un échec ? Et si aucun de mes projets n’aboutissait ?

L’atelier m’aide à me tenir hors de l’eau. Je me sens responsable d’eux. Je ne connais pas leurs attentes. Je peux quand même les aider, les faire avancer.

Sarah n’était pas là. Elle m’avait prévenu. Un truc de son boulot à terminer en urgence. Je n’ai rien dit aux autres puisqu’on continue à garder le secret.

Pierre-Benoit est arrivé en retard, sans donner de raison. Aucun mot d’excuse mais ce n’est pas grave, la maîtresse est cool. Cette semaine, il m’a envoyé un texte par mail. Il l’avait recopié à la main dans une magnifique écriture. Il avait dessiné et peint des enluminures extraordinaires. Le scan doit peut-être trahir les couleurs. Malgré tout, c’est une petite œuvre d’art.

Marie-Pierre semble également avoir une sensibilité artistique, plutôt liée au cinéma.

Ils ont tous quelque chose.

Ils me remplissent pendant que j’attends le retour de mon bébé.

Extrait du journal de Damien M.

Mercredi 8 mars

Je me suis réveillé ce matin et je me le suis répété. Comme une prière, un mantra. « Je suis un écrivain. Je suis un écrivain. » J’ai le droit, je me sens prêt à y croire, à l’assumer. En réalité, j’ai surtout l’impression que je n’ai pas le choix, que ça s’impose à moi. J’ai dans le corps et dans l’âme ce feu que je ne peux pas éteindre. Le temps passé sans écrire me semble insipide, sans intérêt, et pourtant je sais qu’il faut vivre sa vie pour la raconter.

Enfermez-moi une année et j’aurai assez de matière pour ne pas m’ennuyer une seconde. Parfois, je rêve d’être en prison ou dans un cloitre, privé de liberté, obligé au silence, coupé du monde. Je me délecte de cette image de moi écrivant sur une petite table face à un mur.

Je ne peux pas partager ça avec Caroline. Elle aurait trop peur.

L’écriture est une maitresse qui peut lui voler son mari. Jusqu’à présent, elle acceptait le partage parce que je revenais toujours auprès d’elle, animé par un besoin d’amour animal et puissant.

Aujourd’hui, je ne sais pas. Maintenant que je suis dans ma peau. Malgré tout l’amour que j’ai pour elle, je crois que je dois aller jusqu’au bout, que je ne peux plus reculer. J’ai beaucoup à perdre, presque tout en vérité. Mais si je fais marche arrière, je ne m’en remettrai pas, je me consumerai sur place et je finirai par crever.

Je ne suis pas sûr qu’elle comprenne ça, même si elle me connait, même si elle sait à quel point je suis torturé et à quel point l’écriture peut m’aider à vivre.

J’ai pris deux jours de congés cette semaine, hier et aujourd’hui. Je fais comme d’habitude, le matin et le soir, mais la journée, je ne suis pas là où je devrais être. Je m’enferme dans cette brasserie et j’avance à pas de géant. Quelque chose s’est débloquée en moi. Les vannes se sont ouvertes et tout s’écoule. C’est grisant et épuisant.

Je ne tiendrai pas longtemps à jouer comme ça sur deux tableaux, avec deux identités et deux volontés différentes.

Atelier n°7

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 15 mars

Aujourd’hui, il fallait raconter une grande émotion. Je n’ai que ça. Sans cesse en prise avec mon hypersensibilité. Le monde n’est pas simple pour moi. Les rapports humains sont délicats. Certains jours, vivre même m’est difficile.

Je les observe mes compagnons d’écriture. À chaque fois, je prends du temps pour les regarder, leur imaginer une vie, une histoire, un passé, un présent. Je me creuse la tête pour les connaître, découvrir qui ils sont vraiment, ce qu’ils attendent, ce qu’ils espèrent.

La fin de cette aventure approche. Bientôt, nous ne serons plus là, dans cet espace clos, serrés les uns contre les autres, dans le même bain de mots. Bientôt nous redeviendrons nous mêmes, aussi seuls qu’avant mais avec ce manque de nous au fond de nos cœurs. Bientôt, nous serons à nouveau devant notre feuille blanche, à combattre le temps qui passe pour laisser un signe, un trait, une lettre et ne pas disparaître bêtement comme les autres. Je n’ai pas envie que ça s’arrête.

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 15 mars

Je suis très inquiète pour Romain. Je ne le vois presque plus. Il va mal. Nous ne faisons que nous croiser. Il me dit qu’il a beaucoup de travail. Il monte dans le bureau. Il ne me parle pas. Il dort. Il est de mauvaise humeur. Chaque mercredi, c’est pire. Il me fait lire ses textes. Il n’attend même plus mon avis. Il me le laisse sur la table. Ça tourne en rond mais ça reste bien écrit. Je sens que mon regard sur ses mots a changé. Je suis quand même étonnée par ce que je lis. Il va tellement loin.

De mon côté, je n’en reviens pas de me raconter autant. C’est la première fois que je prends du temps pour moi, que je m’arrête, que je mets en pause ma vie pour réfléchir. Je sens que c’est bon pour moi, que ça tombe au bon moment. Je suis une femme de 36 ans avec un boulot, un mari et des enfants, une maison, un monospace, une existence bien rangée finalement. Mais avec une vie intérieure qui ne demandait qu’à être visitée. Je ne creuse pas encore dans mes profondeurs. Je reste en surface, dans une zone de confort, mais c’est déjà un peu de vernis que j’égratigne.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 15 mars

Un retour de mon éditrice juste avant de venir à l’atelier. Pas de refus. Un accord de principe. Quelques retouches. Une ou deux nouvelles à revoir. Mais ça va le faire ! Trop heureuse. J’ai littéralement volé pour retrouver mes élèves. Soulagée ! Seul bémol, devoir mettre de côté ce que je n’appelle encore que mon « nouveau projet ». J’avais trouvé un rythme et un ton. Je m’y plaisais bien là-bas. Nous y étions bien lui et moi. C’est pour mieux y revenir. Mon dernier bébé va prendre son envol.

Je repense à cette réunion avec tous les écrivains des ateliers la semaine dernière. À ma difficulté pour me sentir légitime au milieu d’eux. J’étais toute petite, fascinée par certains, leur bibliographie, leur manière de parler. Je craignais qu’on me voie vraiment, qu’on devine mon état. Je me sentais fausse, pas à ma place. Dès que je prenais la parole, les regards se tournaient vers moi et me jugeaient. Je n’ai pas très bien vécu cette rencontre. Manque de confiance en moi. Mais refaisons-la maintenant et je serai sur un nuage, dans les hautes sphères de la littérature, comme eux.

Pendant qu’ils travaillaient au sujet de ce soir, j’ai discuté avec Élise. Nous avons fait le point sur les participants. Tous les noms ne correspondent pas. Comme si certains s’étaient inscrits et avaient abandonné avant. Il y a un Romain que nous n’avons encore jamais vu et qui a pourtant tout payé. Et Damien qui semble sortir de nulle part. Étrange.

Elle m’a parlé des prochains ateliers, des personnes déjà inscrites. Je me projette déjà dans la prochaine saison. Je n’ai pas souhaité refaire cet atelier journal intime. Trop violent. Je dois le digérer d’abord. Élise m’a aussi dit au détour d’une phrase qu’avoir cinq personnes à l’atelier était un luxe, que sous cette forme, ce n’était pas « rentable » pour eux. Le mot m’a frappé. J’avais presque oublié que nous étions au sein d’une entreprise et qu’il fallait que financièrement chacun s’y retrouve, les fondateurs, les employés, les auteurs. Il y a de l’argent là-dessous, un chiffre d’affaire. Ce n’est pas une association, un club de lecture, une rencontre de passionnés d’écriture. Moi, je le trouve rentable notre atelier. Quand je vois les efforts qu’ils produisent, les progrès, les résultats, toute cette puissance entre nous, ça n’a pas de prix !

Extrait du journal de Damien M.

Mercredi 15 mars

J’y crois. Chaque jour, j’y crois un peu plus. Je remplis des pages. Je me sens comme transporté. J’ai repris une journée de congés aujourd’hui. Je ne peux pas faire autrement. Je n’arrive plus à faire mon travail correctement. Je suis là, j’écoute ce qu’on me dit, je sais ce que j’ai à faire, mais dans ma tête, je suis dans mon roman, avec mes personnages, et j’imagine déjà la suite, et je me languis de les retrouver. J’ai des mots qui se télescopent, des phrases qui s’imbriquent et c’est plus fort que moi, il faut que je les écrive quelque part. Je suis en réunion et au lieu de noter ce que j’entends, je prends des notes pour le roman. Je fais semblant de prendre mon temps pour bien tourner un mail particulier mais en réalité, je suis en train d’avancer sur un passage important de mon texte.

À la maison, c’est pareil. Je suis avec eux, mon corps est avec eux mais ma tête est ailleurs, tellement loin. Je n’attends qu’une chose, monter dans mon bureau et continuer. Ce journal et le roman sont bien rangés, bien cachés pour une fois. Je ne peux pas prendre le risque d’être découvert. C’est trop tôt. Je ne sais même pas encore ce que tout cela va donner. Cependant, cette situation devient invivable. Je devine que tout n’est pas compatible. Je vais devoir faire des choix. Prendre une décision terrible peut-être. J’essaie de ne pas trop y penser. C’est plus fort que moi. Je ne pourrais pas lutter plus longtemps. J’ai tellement de matière en moi, tellement de boue à malaxer pour en faire une espèce d’œuvre. Je suis rempli de lumière, je déborde d’une vie que je dois jeter sur le papier. Je ne sais plus quoi en faire. Elle est entre mes mains, elle sort de partout, elle me gêne et m’embarrasse. Je la dépose un peu chaque jour mais pas assez vite. L’écriture en veut toujours plus. Et pour l’instant, je ne peux lui donner qu’un petit peu. C’est cela qui doit changer si je veux survivre. Et tant pis pour les autres, tant pis pour la vie des autres. Ceux qui m’aiment, je veux dire, ceux qui m’aiment vraiment, comprendront. J’espère…

Atelier n°8

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 22 mars

J’ai l’impression qu’ils se lassent de moi. De mon écriture aussi. J’étais un mystère, j’avais un style particulier. Mais maintenant, je suis moi et à force, ma particularité est devenue une habitude, presque même aujourd’hui un défaut. Je veux bien les croire. Je m’épuise tout seul parfois. Je me relis et je m’ennuie. Je parle trop. Je ne vais pas à l’essentiel. Je dois économiser les mots. Penser à l’implicite, aux non-dits, à ce qu’il y a en-dessous, à ce qui se lit entre les lignes. Je veux tout dire, tout écrire, comme si j’avais besoin d’accompagner le lecteur pour tout lui expliquer. Une seule solution, le travail. Et encore le travail. Il faut écrire sans cesse. Et lire beaucoup. Seul immense problème, comme un mur infranchissable, le temps.

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 22 mars

Écrire. J’adore ça. C’est incroyable. Écrire. J’aime même seulement écrire ce mot.

J’ai regardé les ateliers d’écriture proposés pour la saison 2 et certains m’intéressent. Celui sur la nouvelle, celui sur la boite à outils d’un écrivain, celui encore sur la littérature érotique. Et pourquoi pas ? Surtout que ces derniers temps, j’ai bien besoin de toute mon imagination pour évoquer un soupçon d’érotisme ici. Romain est inexistant, un fantôme qui erre entre nous. Il est toujours dans l’attente pour pouvoir monter dans le bureau et écrire. Il prend sur lui pour passer du temps en famille mais je sens que ça lui coûte. Ça me fait mal de le voir comme ça. Je pensais que l’atelier d’écriture lui ferait du bien, l’aiderait ou je ne sais quoi, mais c’est plutôt l’inverse. On dirait qu’on lui a inoculé un virus nocif dont il ne parvient plus à se défaire et pour lequel il n’existe aucun remède. Il me fait peur. Comme si la vie que nous lui proposions n’était pas suffisante, comme s’il lui en fallait plus, toujours plus, et que nous ne pouvions pas suivre.

J’ai peur qu’il abandonne, qu’il se décourage, et qu’il se contente de peu. J’ai peur aussi qu’il aille jusqu’au bout de lui-même et qu’il découvre que nous ne sommes qu’un fardeau qui l’empêche d’avancer.

Quand on est désespéré comme lui, on est capable de tout.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 22 mars

J’ai beaucoup bossé cette semaine pour corriger mon texte. Je suis motivée. J’y crois beaucoup. Pour certains élèves, d’après les remontées que j’entends sur les autres ateliers, ce temps de l’écriture arrive au bon moment de leur vie. Comme s’ils avaient attendu un signe pour sortir de leur grotte, parler avec des gens, écrire et lire leurs textes. Pour une grande majorité, il s’est passé quelque chose de fort. Pour les écrivains professeurs, les animateurs, ou je ne sais pas comment on peut nous appeler, cela a eu aussi un retentissement. Ils s’enrichissent de ce qu’on leur donne. Moi la première. Ce n’est peut-être qu’un concours de circonstances mais il y a eu des déblocages dans ma vie ces dernières semaines, du plus infime ou plus puissant. Et ce que j’ai entendu dans notre salle, ce que mes élèves ont bien voulu partager avec moi, m’a remué moi aussi.

Je sais à quel point ils ont pu être sincères. Ils s’investissent, ils se livrent. Parfois, quand l’un deux a terminé sa lecture, il y a un silence à la fois gêné et admiratif. Trop d’intimité dévoilée et en même temps, un certain talent pour en faire quelque chose de littéraire. Ils me fascinent. J’ai de la chance d’avoir ce petit groupe.

Le plus dur, c’est pour Pauline. Elle est si jeune, si naïve, si innocente, pas encore atteinte par la vie et ses déceptions. Elle pose souvent cette question : « Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ce que tu as écris là, ça s’est vraiment passé comme ça ? » Elle a besoin de se connecter au réel. Elle a besoin pour y croire vraiment de savoir s’il s’agit d’une fiction ou d’un témoignage. Ce n’est pas l’important. Au contraire, il faut qu’on reste dans ce flou, même si nous savons entre nous toute la part de vérité qui existe dans ces textes.

Extrait du journal de Damien M.

Mercredi 22 mars

J’avance. Pas assez vite, mais j’avance ! Il faut que je prépare la fin des ateliers, que je prépare la suite, que je prépare ma sortie. Quelque chose est en train de se finir quand je suis en train de commencer. Tout doit bien coïncider. Je sais ce que je dois faire. J’ai pris ma décision. Je vais devoir m’armer de courage, garder en tête mon objectif et tenir bon. Ça ne va être facile pour personne !

En tout cas, mon roman s’épaissit. Je garde en tête mon chemin. Je suis ma ligne directrice et je ne change rien. Tout droit vers le point final.

Chaque seconde de ma nouvelle vie est tournée dans le même sens : l’écriture. Je commence même à trouver tout à fait normal ce nom que j’ai donné lors du premier atelier. Ce nom que je voudrais être celui qui sera indiqué sur les couvertures, ce nom qui sera le mien pour la postérité, ce nom qui remplacera définitivement celui de ma naissance. Je n’avais rien contre lui. C’est juste que je voulais renaître, recommencer, repartir de zéro. L’atelier était une première étape. Et soudain, dire mon vrai nom n’a pas été possible. Je ne pouvais pas être là et m’annoncer avec tous ces textes qui dorment dans mes tiroirs et qui ne servent à rien. Je ne pouvais pas être ce mec là, ça se voyait sur ma tête que j’étais un raté. Je devais être un autre, un être nouveau, vierge, une page blanche à écrire d’abord avec eux puis tout seul.

Je sens que j’ai laissé Romain derrière moi désormais et que je suis vraiment Damien.

Atelier n°9

Extrait du journal de Romain M.

Mercredi 29 mars

Nous avons dû raconter un souvenir familial. Heureux ou pas, a précisé Sophie. Marie-Pierre a souri : « famille et heureux pour moi, ça ne marche pas trop ». Sophie a hoché la tête : « oui, pareil ». Elles se retrouvent souvent sur ce sujet, la famille comme fardeau, comme nœud de vipères, comme traumatisme dont on ne se défait pas facilement. Sarah se livre moins sur ce sujet. Elle pose des questions, elle écoute, elle est très attentive à ce que chacun dit. De sa voix douce, de son regard fixe, elle parvient à instaurer un climat de confiance et sans s’en rendre compte, on se livre, on se confie. Pauline a posé beaucoup de questions. Trop à mon goût. Elle veut toujours savoir si ce qu’on écrit est vrai. Est-ce que ce serait mieux si c’était le cas ? Ce qui compte c’est la sincérité des mots, l’émotion que ça évoque chez toi et si le sujet te parle. Elle pose de questions de son âge. Je le sais bien. Mais quand je l’entends parler, je me rends compte à quel point nous n’avons pas tous mis les mêmes espoirs dans ces ateliers. Moi, j’ai misé ma vie ici.

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 29 mars

20h45

J’ai terminé la lecture d’À moi pour toujours de Laura Kasischke. Ce n’était pas évident pour moi au début. J’ai mis du temps à rentrer dedans. Puis, je ne l’ai plus lâché. L’histoire de cette femme… Mon dieu. Je ne m’en remets pas. Le livre est posé à côté de moi et j’ai l’impression d’y être encore. Et cette fin. Incroyable.

Romain m’a toujours dit qu’il voulait écrire quelque chose de plus grand, de plus long, de meilleur. C’est lui qui m’a conseillé ce roman. S’il tend vers ce genre, je serai encore plus sa première lectrice. J’aime bien ce qu’il écrit. Quand il se livre dans ses textes, j’ai tendance à m’intéresser davantage au fond qu’à la forme. Je prends en pleine gueule ce qu’il confesse, ce qu’il comprend d’un événement passé, qui il est vraiment, et du coup, je fais moins attention au style, à la concordance des temps, aux répétitions. Je ne suis pas critique littéraire, ni éditeur. Je suis sa femme. Je le soutiens. Pour le meilleur et pour le pire. Et tout le tralala qui va avec.

21h30

Pas de nouvelles de Romain. L’atelier a presque à chaque fois une rallonge. Il se lie avec d’autres personnes qui partagent sa passion. Ça ne peut être que bon pour lui. J’aime bien quand il se sociabilise. Il peut-être un vrai ours quand il ne fait pas d’efforts. Mais un petit message, ce serait bien.

22h30

Il n’a pas répondu à mon message ni mon appel. C’est étrange. Son téléphone doit être sur vibreur au fond de son sac. Il doit être au milieu d’une conversation passionnée sur l’écriture, à quel point c’est important pour lui, vital presque, etc. Je connais son discours par cœur. Mais pas ses nouveaux camarades.

23h40

Il est enfin rentré. Il avait bu. Pas beaucoup. Juste assez pour rigoler pour rien en s’excusant de n’avoir pas donné de nouvelles. Il m’a dit qu’il était désolé, profondément désolé. Il a pleuré aussi. La fatigue combinée à l’alcool sûrement. Il est monté se coucher, murmurant sans cesse qu’il était désolé et qu’il fallait que je le comprenne. Tout n’était pas très clair. Je lui pardonne tout à cet homme. Je le connais, je connais son cœur, son âme, sa part d’ombre et sa lumière.

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 29 mars

Avant-dernier atelier. Impression qu’une aventure incroyable se termine. Bientôt, les nouveaux ateliers dans lesquels je me suis engagée. Notamment un sur la nouvelle. Je m’y sentirai bien plus à l’aise, comme un poisson dans l’eau. Surtout avec les retours de mon éditrice après mes dernières corrections. Elle était si enthousiaste hier soir au téléphone. Mon recueil devrait paraître à la rentrée. Au milieu de 600 autres ouvrages mais je ne vais pas me plaindre. Mon bébé aura sa place sur le coin de table d’un libraire, sur une page du site d’Amazon, on pourra l’acheter, le commenter, le prêter, l’échanger. Il ne sera plus à moi. Je vais l’offrir aux lecteurs potentiels et on verra bien. Du coup, j’ai repris mon nouveau projet. Je m’y sens bien.

Ce soir, je leur ai demandé de raconter un souvenir familial. J’ai vu dans leurs regards à quel point cela faisait remonter des images contradictoires, de beaux souvenirs et d’autres très laids, de ceux qu’on voudrait oublier mais qui nous marquent, qui nous forment même. Je ne peux que les comprendre. Moi aussi, je me bats sans cesse avec mon histoire personnelle. Ici, dans ce journal, combien de compte j’ai pu régler ? Finalement, la littérature, surtout celle de l’intime, de l’autobiographie, du journal, de l’autofiction, n’est-ce pas un éternel règlement de compte avec son passé, son enfance, ses parents, sa famille toute entière ?

Ils ont joué le jeu à nouveau. Comme au premier atelier. Damien tremblait en lisant. Marie-Pierre était mal à l’aise en l’écoutant. Et quand Marie-Pierre a lu à son tour, son sujet était tellement fort, son ton tellement froid, qu’il y a eu une seconde de malaise pendant laquelle personne n’a voulu parler, à la fois impressionné par l’histoire en elle-même et le talent employé pour la raconter. Heureusement, Pauline, (ah Pauline et son innocence !), a posé une question toute naïve : « Mais, est-ce que c’est vrai ? Est-ce que cette femme est vraiment morte ? Ta mère, c’est ça ? Ta mère, je veux dire, elle a vraiment demandé à ce que toute la famille soit là pour assister à sa mort ? » Tous les participants ont souri. C’était frontal et direct. Ça l’était tellement que ça en devenait drôle. Elle est tellement jeune cette Pauline. Elle nous rappelle à chaque fois ce que ça veut dire d’avoir son âge et comment nous pouvions penser à une autre époque de notre vie. Avant de grandir. De croiser la déception, l’expérience, les mensonges, de regarder le monde tel qu’il est et non pas tel que nos parents nous permettaient de le voir.

Pierre-Benoit n’était pas là. Pas de message pour me prévenir. J’avais apporté des livres pour lui. Je ne me formalise pas. Nous sommes des adultes. Nous n’avons de compte à rendre à personne. J’espère qu’il va bien. J’avais senti tellement de fêlures en lui, comme si son cœur était en train de se reconstruire tout doucement, chaque partie se recollant une à une. Tout est fragile. Chacun de nous est fragile. Dans cet atelier, je l’ai senti encore plus qu’ailleurs.

Extrait du journal de Damien M.

Mercredi 29 mars

Tout est prêt. J’ai peur. Je n’ai jamais eu aussi peur. C’est pourtant la seule solution. Si je veux me réveiller chaque jour de ma nouvelle vie en reconnaissant mon visage, en étant parfaitement installé dans mon propre corps, je n’ai pas le choix. Je dois partir. Disparaître. Et aller jusqu’au bout.

J’ai retiré de l’argent. J’ai réservé ma chambre et mes billets de train. Ma valise avec l’essentiel pour survivre est faite. J’ai mes carnets, mes crayons, mon ordinateur. J’ajoute ce journal et je peux partir. Je n’ai rien dit à Caroline. Je n’ai rien dit au travail. Je ferai face aux conséquences plus tard.

Chaque seconde à écrire dans ces conditions sera autant de secondes gagnées.

Atelier n°10

Extrait du journal de Caroline M.

Mercredi 5 avril

22h

Je commence à mieux comprendre. À vrai dire, j’ai peur de comprendre.

Plus aucune nouvelle depuis jeudi dernier. Le matin, nous étions tous ensemble, comme chaque jour. Il m’a accompagné pour aller déposer les enfants à l’école. Je l’ai déposé à la gare. À partir de là, plus rien. Aucun message dans la journée. Et aucune trace de lui le soir. J’ai paniqué bien sûr. J’ai appelé sur son téléphone des centaines de fois. Je tombais immédiatement sur son répondeur. J’ai voulu appeler ses collègues mais je n’avais pas leurs numéros. J’ai appelé les flics. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire avant 24 heures, que ça arrivait parfois qu’un mari ou une femme ne rentre pas de la nuit. J’ai appelé tous les hôpitaux de la région. Il pouvait très bien avoir eu un accident, avoir perdu la mémoire, être dans le coma. Mais rien là non plus. Je n’ai presque pas dormi de la nuit. Le matin, il a fallu faire bonne figure devant les enfants. Je devais avoir une sale tête mais je me suis préparée et j’ai inventé un truc pour leur expliquer que leur père était rentré pendant la nuit et déjà reparti travailler. Je suis allée bosser mais j’avais une boule au ventre. J’ai passé une journée affreuse. J’ai continué à appeler sur son téléphone, les hôpitaux et le commissariat. En vain. Le soir, j’ai dû aller chercher les enfants. Ils ont bien vu que je n’étais pas comme d’habitude. Je ne voulais pas les inquiéter. Je leur ai dit que je ne savais pas où était leur père, que je n’arrivais pas à le joindre. Ils ont enregistré l’information puis sont passés à autre chose. Tant mieux pour eux. J’ai rappelé les flics. Ils m’ont dit que je pouvais passer quand je voulais déposer une attestation de disparition afin qu’ils ouvrent une enquête. J’ai ensuite fait quelque chose que je ne pensais jamais faire. Je suis monté dans son bureau et j’ai lu son journal. Je l’ai ouvert et j’ai longtemps hésité. Finalement, si je devais trouver des indices pour savoir où il était, c’était bien là. J’ai remonté le fil des jours, découvert ce qu’il racontait de nous, ce qu’il pensait ces dernières semaines, quel était son état d’esprit général. Aucune précision supplémentaire. Lecture décevante. Je croyais qu’il y aurait davantage de choses dans son journal. J’avais idéalisé cet objet et ce qu’il pouvait y inscrire. En réalité, c’est plat, sans trop d’effort littéraire. Sans aucun secret non plus. C’est la chronique quotidienne de notre vie. Si je pensais découvrir qui était vraiment mon mari, ce n’était pas là qu’il fallait chercher.

Lors de cette soirée du vendredi, en regardant machinalement nos comptes en ligne, j’ai remarqué qu’un retrait de 5000 € avait été fait il y a quelques jours. La disparation de Romain a pris alors une autre tournure. J’ai relu son journal et cherché les détails. J’ai trouvé quelques signes. Je me suis rejoué dans ma tête nos dernières journées, nos dernières conversations. Il pouvait y avoir des indices. Une colère noire a commencé à monter en moi.

Je ne suis finalement pas allée signaler sa disparition. J’ai raconté aux enfants que papa était parti en vacances quelques jours avec son travail. Pour la famille et les amis, j’allais inventer quelque chose, je me débrouillerai. Je n’en revenais pas. Je n’étais pas totalement sure, ce n’était qu’une intuition mais tous les signes m’indiquaient qu’il nous avait volontairement quittés, qu’il était en fuite, qu’il avait fugué, qu’il avait voulu disparaître. Pourquoi ? Et au fond de moi, ce doute horrible, pour qui ?

J’ai tenu, sans trop savoir comment, toute cette semaine. Et puis ce soir, j’ai eu une intuition. S’il pouvait être quelque part, si je connaissais un rendez-vous qu’il n’aurait manqué pour rien au monde ces derniers temps, c’était bien l’atelier d’écriture. En catastrophe, j’ai attrapé les enfants et je leur ai dit qu’on allait se promener. Nous avons pris les transports. Ils étaient étonnés mais contents. À 18h, nous étions devant le bâtiment. Romain me l’avait décrit. Il en avait parlé dans un de ses textes. J’étais dans le décor d’un film. Il y avait plusieurs personnes à l’intérieur, je les voyais vivre derrière les grandes vitres, en pleine lumière. Mon mari ne semblait pas être là. Je suis entrée et j’ai demandé où se tenait l’atelier sur le journal intime. Une jeune fille m’a indiquée la salle vitrée juste à côté. J’ai poussé la porte. Plusieurs visages se sont tournés vers moi. Les enfants étaient impressionnés. Je leur avais dit qu’on allait voir le lieu où papa allait tous les mercredis. Ils m’avaient demandé si papa serait là. J’avais répondu que je n’en savais rien.

Par les descriptions que Romain m’en avait faites, j’ai essayé de reconnaître les visages qui s’étaient tournés vers moi. La plus jeune était Pauline. En bout de table, ce devait être Sophie, l’animatrice, l’écrivain. Le seul garçon était Pierre-Benoit. Je ne suis pas parvenue tout de suite à définir qui était Marie-Pierre et qui était Sarah. C’est Sophie qui m’a adressée la parole la première, avec un grand sourire :

-              Bonjour… je peux vous aider ? Vous cherchez quelque chose ?

-              Oui. Bonjour. En fait, je suis un peu étonnée d’être là, de vous rencontrer… Je pensais tellement qu’il serait là, ai-je réussi à dire en balbutiant.

-              Ah. Mais, madame, qui cherchez-vous ? m’a demandée Sophie, intriguée.

-              Mon mari. Je cherche mon mari. Romain M.

J’ai immédiatement remarqué l’interrogation sur tous les visages, les regards plissés qu’ils s’échangeaient.

-              Il n’y a personne de ce nom-là, ici, madame. Désolée. Vous êtes sûr qu’il fait parti de cet atelier ? m’a demandée d’une voix posée et calme, Sarah ou Marie-Pierre.

-              Oui, j’en suis sure. C’est l’atelier journal intime. Il m’en a suffisamment parlé.

J’ai dévisagé tout le monde. J’ai regardé mes enfants qui ne disaient pas un mot et s’étaient collés à moi. Ils ne comprenaient rien. J’étais aussi perdue à vrai dire.

-              Mon mari a disparu depuis presque une semaine. Je n’ai aucune nouvelle, je suis très inquiète. J’avais espéré qu’il viendrait ici, pour la dernière séance. C’était tellement important pour lui.

-              Vous dîtes qu’il s’appelle comment votre mari ? a demandé Sophie.

-              Romain M.

Je leur ai fait une description physique de l’homme qui partage ma vie depuis près de 20 ans. J’ai sorti mon téléphone pour leur montrer une photo récente.

Une jeune fille de l’accueil s’est permise de rentrer, ayant suivi de loin notre conversation pour proposer aux enfants de s’assoir un peu plus loin pour faire quelques coloriages. Ils ont cherché mon approbation silencieuse et se sont installés près d’elle avec leurs crayons de couleur. Le plus grand semblait inquiet, comprenant enfin que quelque chose clochait avec son père. J’ai essayé de le rassurer par un sourire, mais c’était compliqué.

Tous les participants de l’atelier et Sophie ont regardé attentivement la photo. Ils ont gardé le silence un court instant. Sauf Pauline.

-              Mais c’est Damien ça ! Lui, c’est Damien madame. Votre mari, ben, c’est Damien !

-              Damien… ?

-              Oui, je vous confirme. Cet homme sur la photo, c’est Damien. En tout cas, c’est comme ça qu’il s’est présenté à nous depuis le début, a commenté Pierre-Benoit.

Les autres ont acquiescé. Ils essayaient de me ménager. Pourquoi Romain s’était-il présenté sous ce nom ? Je me suis assise. J’étais soudain très fatiguée. J’ai retenu mes larmes.

-              Je suis étonnée qu’il ne soit pas là ce soir. Il tenait vraiment beaucoup à cet atelier. Je crois que ça lui avait débloqué quelque chose, a ajouté Sophie.

-              Oui, tellement qu’il a décidé de s’enfuir, ai-je poursuivi, amère. Parce que tout porte à croire qu’il s’agit d’une fugue, qu’il a volontairement disparu, qu’il nous a abandonnés.

Tous les regards se sont tournés vers les enfants. Chacun devait se demander où pouvait bien être ce Damien / Romain. Et pourquoi il était parti.

Je suis restée avec eux encore un peu, partageant des informations sur mon mari. Nous parlions du même homme, à quelques détails près. Je leur ai donné mon numéro, au cas où. En sortant, j’ai récupéré les enfants et nous sommes rentrés, en silence, tous les trois épuisés et serrés les uns contre les autres.

Je pense comprendre. Il a eu tellement besoin d’écrire. C’était si fort, qu’il n’a pas trouvé d’autre solution que de disparaître pour assouvir sa passion jusqu’au bout. J’imagine que c’est ça. J’espère que c’est ça et qu’il n’y a pas une femme derrière tout ça. En même temps, contre une femme, je peux lutter. Contre l’écriture, je suis désarmée. La seule solution c’est d’être patiente et d’être le port vers lequel il revient toujours pour s’amarrer, se reposer, reprendre des forces, vivre pleinement, avant de repartir en pleine mer affronter les tempêtes de la création. Oui, il faut être patiente. Parce que si mon intuition est bonne, il va revenir. Je suis en colère bien sûr. Là, tout de suite, j’ai envie de l’étrangler et de le griffer, de lui casser les doigts des deux mains pour le punir de nous avoir fait ça, d’être parti sans rien dire, d’avoir fui comme un lâche. Nous aurions dû en discuter. J’aurais pu comprendre. Mais nous n’en sommes plus là. Maintenant, je suis seule et j’attends le retour de mon marin, ou déjà un signe pour me dire qu’il va bien.

Mais pourquoi Damien ?

Extrait du journal de Sophie F.

Mercredi 5 avril

Dernier atelier. La fin d’un cycle. La fin d’une expérience forte pour chacun d’entre eux et pour moi aussi. C’était mon premier atelier pour adultes. Je crois que je ne me suis pas trop mal débrouillée. J’avais envie en tout cas. J’étais disponible. Et franchement, je ne m’attendais pas à ces retours, à ces textes, au talent qu’on a pu entrevoir certains soirs. Je suis un peu triste, il faut bien le dire. Je n’aime pas les départs. On dirait la fin d’une colo. On ne se connaissait pas au début et là, on ne veut plus se quitter. On se fait des promesses de donner des nouvelles, de trouver du temps pour se voir, mais en réalité, tout ça va se perdre et le quotidien va doucement nous grignoter. Je dis ça mais j’aimerai bien ne pas les perdre de vue. Ce sont mes élèves. Les profs aiment bien savoir ce que leurs élèves sont devenus.

Scène étrange ce soir. Au début de l’atelier, une femme accompagnée de ses deux enfants, est entrée dans la salle pour savoir si un certain Romain était là ce soir. Nous avons tous été très étonnés de cette question. Nous avons tout de suite pensé qu’elle avait dû se tromper d’atelier. Mais non, elle était bien au bon endroit. Elle nous a montrés une photo de l’homme qu’elle recherchait, son mari, et nous avons été surpris de voir qu’elle était venue ici pour retrouver Damien. Enfin celui qui s’est présenté ici en disant qu’il s’appelait Damien. Il s’agissait bien de la même personne. Elle nous a racontés les textes des ateliers qu’elle avait lus, l’enthousiasme de Romain / Damien et comment elle avait espéré le trouver là, lui qui n’aurait raté une séance pour rien au monde. Il n’était pas là. Il n’est pas du tout venu. Ce que j’ai en effet trouvé très étonnant. Aucun mail non plus dans la semaine. Et pour cause, il a totalement disparu depuis une semaine. Sa femme n’a plus de nouvelles, elle est très inquiète et épuisée. Elle pense qu’il a volontairement disparu, qu’il s’agit d’une fugue. Et que peut-être tout est lié à l’écriture. J’ai eu l’impression qu’elle me reprochait quelque chose du coup, que j’avais ma part de responsabilité dans sa fuite. Sûrement que l’atelier a provoqué en lui des effets secondaires imprévus, sûrement qu’il avait besoin de ça pour assumer et se débloquer. Cependant, je ne me sens responsable de rien. Chacun est libre de ses choix. J’ai peut-être ouvert la porte. Je ne l’ai pas poussé à la franchir et à partir en courant sans regarder derrière lui.

Après le départ de la femme de Romain / Damien, nous avons repris l’atelier mais les sujets de la double personnalité, du mensonge, de la disparition, de l’être et du paraître, ont dominé les débats. Marie-Pierre en parlait avec passion. Je la soupçonne d’avoir déjà eu envie de disparaître. Sarah était perplexe et cherchait à comprendre. Pierre-Benoit lui comprenait. Il semblait avoir déjà disparu plus d’une fois dans sa propre vie et s’étonnait d’être aujourd’hui si présent. Pauline a ensuite posé cette question qui a fait sourire tout le monde et détendu l’atmosphère : « Mais à quoi ça sert de ne pas être soi-même ? »

Ils vont me manquer.

Épilogue

Extrait du journal de Caroline M.

Mardi 20 juin

Je n’ai rien écrit ici. Je ne pouvais pas. Je faisais un rejet de l’écriture. Elle m’en avait trop pris.

Depuis plus de deux mois, je survis sans lui. On tient le coup, les enfants et moi. Je suis toujours en équilibre entre tristesse et colère.

Pas un mot écrit dans ce journal. Pas un mot pour nous de son côté. Pas un mot entre nous. Jusqu’à aujourd’hui.

J’ai enfin reçu un message : « J’ai terminé. Je vais bientôt rentrer. Je t’aime. »

Je ne sais pas quoi penser de ce premier message après tant de jours de silence. Si je laisse parler ma rage, je vais l’insulter et lui demander de ne plus jamais remettre les pieds ici.

Je pense aux enfants, à leurs pleurs certains soirs, à ma réponse quand je leur disais que papa allait rentrer bientôt et qu’au fond de moi, j’y croyais un peu. Je pense à cet homme que j’ai aimé, que j’aime toujours et qui a eu besoin de se perdre dans un trou noir, de disparaître complètement pour je ne sais quelle raison. Se retrouver. Renaître. Se découvrir. Puiser au fond de son mal. Descendre en lui-même. Extraire de son être l’essence d’une création possible.

Je pense à lui qui a eu besoin d’être sans nous, seul, et pour qui tout cela a été, aussi, sûrement, une souffrance.

Je pense à lui et je finis par ne presque plus lui en vouloir et à l’attendre pour qu’il se blottisse contre moi, qu’il s’apaise contre mon sein, qu’il s’endorme dans mes bras et que je le serre de toutes mes forces pour qu’il n’ait plus jamais envie de partir.

Je ne sais pas exactement ce qu’il a terminé mais ça a intérêt à être génial !

Extrait du journal de Sophie F.

Mardi 9 janvier

J’ai reçu un mail de Damien.

Depuis ce 9ème atelier au mois de mars de l’année dernière, je ne l’ai plus revu. À vrai dire, je l’avais même oublié. D’autres sessions d’ateliers sont passées depuis avec d’autres hommes et femmes, d’autres histoires, d’autres voix.

Lui, je me souviens maintenant, il avait carrément disparu dans l’écriture, il s’était fait engloutir ou avaler.

Damien me demande d’aller voir à la librairie près de chez moi et de chercher son roman.

J’y suis allé et en effet, sur la table centrale, au milieu d’autres romans de cette rentrée littéraire de l’hiver, il y avait le sien. Une belle couverture, chez un éditeur que je connais bien.

Il avait choisi Damien M., le nom que nous connaissions, son nom d’écrivain.

Le titre :

Là où les mots nous emmènent.

Je l’ai ouvert. Il sentait bon le livre neuf, fraichement arrivé.

En page de dédicace :

Pour Caroline et sa clémence pour ce que je lui ai fait. 

Pour l’atelier et ce qu’il m’a fait.


Romain Marchais