Louise - 18 mai
Avant Ramatuelle

Ce texte a été écrit par Stéphanie Anterl, le 11 mai 2017, lors de l'atelier de Frédéric Ciriez, " Écrire pour déranger " (saison 2).

La consigne du jour était de prolonger  à la première personne  le début de Ramatuelle, roman noir de Pierre Bourgeade, en affirmant l'inquiétante personnalité de la narratrice.

Pierre Bourgeade, Ramatuelle, éditions Tristram, 2006

Dimanche 24 juin. Paris. J'ai trente-cinq ans. Je m'appelle Françoise d'Elbée, de mon nom de jeune fille, Françoise Verneuil. C'est comme cela qu'il faut commencer, je crois. Il faut situer les personnages, les lieux, dire les choses comme elles sont arrivées. Il n'y a qu'à laisser courir la plume. Je suis une femme, je vais me vider comme un sac. 

Je suis née à Passy. Mon père est médecin. Il exerce encore. Ma mère, une femme très douce. Ils m'ont aimée, choyée. À vingt ans, dans un dîner, j'ai fait la connaissance de celui qui allait devenir mon mari, Charles d'Elbée, banquier. Quelques années de plus que moi. Beau garçon. Je lui ai plu tout de suite. J'avais eu quelques flirts, sans plus. J'étais vierge. Nous nous sommes mariés à Sainte-Clotilde. J'étais en blanc. Mes parents ont donné une réception au pavillon d'Ermenonville. Il y avait deux cent personnes. C'était en mai. Il faisait très beau. En fin d'après-midi, nous avons pris l'avion pour Venise. Je n'ai gardé qu'un vague souvenir de ma nuit de noces. J'avais bu du champagne.

Avant Ramatuelle

J’avais bu du champagne. C'était donc un lundi, le lundi 25 mai précisément. Était-ce parce que j'étais vierge que cette nuit m'a semblé interminable et sans goût. C'est ce que j'ai cru. Croire que l'on doit tout apprendre, et sans doute tout donner. Mais donner quoi au juste ? Quoi qu'il en soit je manquais d'expérience, et les embryons imaginaires étaient inavouables. Mon banquier faisait correctement le travail. Après sa jouissance il retournait à ses livres de mots croisés. Il faut croire qu'une fois la semence extraite l'esprit devenait clair. La toute première nuit ce fut comme toutes les suivantes. Depuis ce jour, ma vie fantasmatique s'est épanouie sous mes robes fleuries. Ces robes à fleur qui plaisaient tant au père de Charles. Mes amants successifs m'ont donnée par la suite entière satisfaction, dans le coeur tranquille de la demeure familiale. 

Le problème pour autant n'est pas l'adultère. Le problème n'est pas que je n'aime pas mon mari. Et le problème n'est pas que mon mari ne m'aime pas. Mon problème est que je suis en train de découvrir et l'amour et la mort. 

Ma mère nue dans la nuit, une serviette de toilette couvrant son pubis. J'ai cinq ans. Un peu plus tard mais vite, j'ai compris. Mes parents ne s'embrassaient jamais. Ils aimaient se battre et casser les objets ; casser aussi des choses sur nos figures. Un jour de juin nous partons à Cabourg et j'aime savoir que, par le trou de la cabine en bois, le trou en forme de losange ; les autres garçons nous regardent. Ensuite je lis. Je lis passionnément la petite fille aux allumettes le mercredi matin. Je suis à la maison et il n'y a pas école. Et sans savoir pourquoi, je me caresse. Le récit de cette enfant martyre m'excite. Mais je ne le sais pas encore. Ensuite il y a mon frère qui est plus grand. Il a bien trop de droits sur moi, et il n'y a que moi qui le sais. Quelque part, je crie. La protestation, il me semble, n'est jamais vraiment sortie de ma bouche. C'est exactement comme le rêve que j'ai fait la nuit passée. On s'apprête à tirer sur le Pape. Je vois l'assassin et je vois ce Pape qui s'avance sur cette place blanche et déserte. Il sort bêtement d'une sorte de bouche de métro. Aucun son ne sort de ma bouche. Seulement des filaments de papier, à l'infini. 

Stéphanie Anterl