TANGUER
Consigne : À partir d'une crise, tout bascule.

TANGUER

De longues vibrations percent mon crâne endormi. Six avril 2009, 3 heures 32 et 42 secondes. Une secousse de 6,3 de magnitude m’arrache du lit. Aussitôt assise, un mouvement me bouscule et me rappelle la faille sur laquelle se place ma ville, l’Aquila, dans le centre de l’Italie. Des éclairs fracturent le vieux mur devant moi. Des cris explosent. Les fenêtres aussi. Je me lève et je cours. Bateau ivre jusqu’aux escaliers, descendre quatre étages en tanguant.

Trois nuits dans les rues de la ville. Bilan des dégâts : immeubles ensevelis, décédés avec une bonne partie des habitants et des affaires ; impossible d’y retourner.  On nous loge à l’hôtel où même la brosse à dents sent la mort. Il y a la wifi, l’électricité et des fils pour charger nos téléphones. Je sors le mien. Il vibre avec mon corps meurtri du tremblement de terre. Je clique sur l’application “Musique”, volume maximum, le premier morceau est “Volando voy”. Je quitte ma chambre, et dans le hall, au rythme du flamenco, je danse pendant deux heures sur la musique de Camaron en boucle.

Les femmes du lobby s’écrient : “Chut ! Chut ! Vous n’avez pas de respect pour les morts?”. J’entends leur reproche mais mon corps est sourd aux mots. Je danse pour les vivants. Des gouttes de sueur envahissent mon front, je fais des tours, je me balance. Le rythme change, un, deux, trois-et-quatre, cinq-et-six, sept, huit, je passe au rock’nroll. Quatre garçons et trois filles se rapprochent, ils emboîtent mes mouvements. Un, deux, trois-et-quatre, cinq-et-six, sept, huit. Les mères s'improvisent rockeuses à leur tour. Nos cheveux en l’air, nos têtes en arrière, en transe, nous rions, nous pleurons. Contre la morsure de la terre, nous dansons.

Je quitte l’hôtel. Les mères et leurs enfants suivent les cadences de plus en plus intenses de mon téléphone. Nous évitons les décombres au rythme du reggaeton. Les gens qui dormaient dans les tentes sortent, hébétés. Malgré eux, leurs corps se mettent en branle. En quelques minutes, ils sont tout une camarilla à se joindre au French cancan sur le “Galop infernal” d’Offenbach. Des centaines de jambes montent et descendent en sautant.

Nous abandonnons les lieux dans une farandole exécutée par une file de centaine de danseurs qui se tiennent par la main. Nous dinguons en enfer toute la nuit, et rejoignons à l’aube la via San Giuliano. Certains tombent morts d’épuisement, d’autres crient leur folie sombre.

Il Gran Sasso nous accueille avec ses chamois et ses chevaux. Nous dormons sur l’herbe pendant quelques heures. À notre réveil, des paysans nous offrent du pain à l’huile d’olive et aux oignons. Ils préparent des paniers pour l’ascension vers le Corno situé à 2912 mètres de hauteur.

Des hommes au corps de troncs, bras croisés sur la poitrine, décrivent un cercle, puis tournent sur eux-mêmes. Lentement, ils déploient leurs mains au-dessus de leurs têtes et toupillent de plus en plus vite. Ils exécutent la transe sacrée des derviches tourneurs.

Des chevaux sont attelés pour le transport des enfants. Les animaux imposent le rythme modéré de leurs pas. Au fur et à mesure que nous avançons, les mots s’envolent à jamais. Je contemple, en contrebas, le mouvement révolté des jambes et des pieds. Comme des rayons du soleil. Contre la destinée. Contre le tragique, le rêve.

Une halte pour déjeuner. Je m’installe au bord de la rivière. Tout près, sur un rocher, un homme est assis. Je connais ses yeux olive, ses cheveux frisés. Je connais cette bouche – les lèvres les plus graves de l’été. Giuseppe, mes premiers bals, mes premiers baisers. Mes premiers pas de claquettes.

Nous reprenons l’ascension. Giuseppe est en tête de file. Ses hanches bougent en merengue. Ses genoux montent et descendent, légers. Ses cuisses s’élèvent. J’accélère. J’épouse sa cadence, nous arrivons  au sommet. Le vent nous invite à une tarantella. Une ronde se forme. Le rythme méridional nous perce comme une piqûre d’araignée : « Luna lunedda, facciamo la festa! Luna lunedda, la panacea ! »