Rhésus compatibles

Rhésus compatibles

Je n’ai pas beaucoup d’amis. La plupart des gens m’apprécient, sans plus. Depuis l’école, c’est comme ça. Je n’ai jamais été la meilleure de la classe, ni la plus nulle. Ni la plus belle, ni la plus moche. Je suis, pour ainsi dire, dans le ventre mou de l’humanité. D’ailleurs, la plupart du temps, je n’ai pas de quoi m’en plaindre. Ni bouc émissaire, ni sous les feux de la rampe, je suis tranquille.

Je travaille à la mairie du village. Ni sous-fifre, ni grand chef, je remplis mes tâches quotidiennes sans briller ni rechigner, juste bien comme il faut. Toujours ponctuelle, je n’oublie jamais un dossier. On me fait plutôt confiance. Par contre, quand un poste de manager se libère, personne ne m’envisage comme candidate potentielle. Sur le coup, cela m’attriste. Et puis je me console en me disant que, c’est vrai, ce n’est peut-être pas fait pour moi.

Le soir, je rentre chez moi et donne à manger à mon chat. C’est fou ce qu’il est content que je sois là. Pour le coup, lui, il dépend vraiment de moi. C’est une petite satisfaction quotidienne. Il est plutôt joli, mon appart. Deux pièces, rien de bien clinquant, mais enfin c’est propre et lumineux. Typique des immeubles des années 80, sans charme mais pratique, bien insonorisé. Heureusement pour moi, parce qu’au-dessus, c’est un sacré bazar. Les Chancel vivent au 5ème avec leurs quatre enfants. Evidemment, ils sont tous parfaits. La mère surtout, une ancienne camarade de classe. Elle ne m’a jamais adressé la parole. Elle me sourit toujours, car elle est bien élevée, et ordonne à ses enfants de me saluer quand ils me croisent dans l’ascenseur. Mais pas plus. Depuis toujours, ma médiocrité l’incommode. Elle, charmante, appliquée, a eu un beau diplôme, épousé un beau mari et fait de beaux enfants, qu’elle éduque en parallèle d’une belle carrière. Ah, et son appartement est au dernière étage. C’est un penthouse, entièrement décoré par ses soins : elle est architecte d’intérieur. Alors, forcément, à côté d’elle, je fais tâche. Non pas que je sois jalouse, bien au contraire, j’aurais été parfaitement incapable de conduire ma vie comme la sienne. Mais ses regards condescendants me pèsent. Toute ma vie, j’ai vu ses sourcils se lever et ses lèvres fines se figer en un rictus de gêne quand elle posait ses yeux sur moi. Je n’ai jamais pu m’y faire.

On aurait pu penser qu’avec l’épreuve qu’elle traverse aujourd’hui, elle serait trop préoccupée pour penser à me mépriser. Mais non, même pas. La pauvre femme a un aîné de douze ans champion junior de judo, deux jumelles en pleine santé et un petit dernier malade. Je l’ai su par la concierge de l’immeuble, quelle histoire affreuse. L’année dernière, le petit Georges a eu des maux en bas du dos. On a cru à des problèmes de croissance, mais ce n’était pas ça. Les Chancel ont enchaîné les examens médicaux, en vain. Jusqu’au jour où le diagnostic est tombé : insuffisance rénale terminale. Le pire, c’est que comme le petit a un groupe sanguin rare, personne dans la famille n’est compatible pour une greffe. Du coup, il passe son temps en dialyse et son entrée en CE2 est compromise. Quand je l’ai appris, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Le lendemain, j’étais de retour au travail, et je reprenais mon traintrain.

Aujourd’hui, j’ai recroisé Irène dans l’ascenseur. Oui, c’est son prénom à madame Chancel, Irène. Ses traits sont tirés, ses yeux sont tristes, mais elle est toujours parfaite. Et, bien sûr, malgré mes sourires, elle m’adresse toujours sa petite moue agacée. Il faut croire que certaines choses ne peuvent pas changer. Elle est accompagnée de ses jumelles, et l’une d’elles remarque le cathéter à mon bras. « Tu es allée à l’hôpital ? » me dit-elle, inquiète. C’est la première fois que la petite me dit autre chose que « b’jour ». Sans réfléchir, je tends ma main vers son visage et replace une petite mèche folle de ses cheveux. C’est fou ce qu’elle est jolie. « Oui, j’ai fait des analyses, tout va bien ». La petite est rassurée.

Je rentre chez moi et commence à remplir des bols de croquettes pour le chat. Je vais être obligée de m’absenter plusieurs jours, et je n’ai personne pour le garder. Alors, forcément, il va s’ennuyer, mais, au moins, il aura de quoi se sustenter. J’ouvre la fenêtre pour aérer un peu. Au-dessus, j’entends des hurlements de joie. Je souris. Ca y est, le médecin a appelé. Je vais vers la cuisine pour me faire un thé. Pendant que la bouilloire chauffe, je relis la brochure : Le donneur peut également être toute personne pouvant apporter la preuve d’un lien affectif étroit et stable depuis au moins deux ans avec le receveur.

Quand j’ai dit au médecin que la maman était une amie d’enfance, il m’a souri. D’un vrai sourire, sans gêne, sans mépris. Un sourire simple. Et il a ajouté : « Vous êtes extraordinaire ».

Le petit Georges et moi, on est AB négatif. Il a raison : on est extraordinaires.