Sarah - 17 mar.
prosopopée du gange

Ce texte a été écrit par Claudine Londre le vendredi 3 mars 2017, pendant la première saison des Mots lors de l'atelier de Chloé Delaume, "La fabrique des souvenirs".

Consigne : écrire une prosopopée, à la première personne.

prosopopée du gange

je m’étends, je me répands, je déroule mes vertèbres liquides tranquillement.

je vous regarde passer. je vous regarde me regarder.

vous entrez en moi. des vieillards aux enfants. vous entrez en moi. je vous clarifie.

je n’ai pas le temps de dormir puisque vous me remuez du pied le jour, que la nuit vos feux tirent mon œil, que je suis sans cesse parcouru. je regarde les vaches, l’aube, la lessive. je regarde le bleu des murs, les guenilles, les tridents. je regarde les barques, les veuves, les baraques à thé. les mendiants, les voleurs, les chevaux. les cathédrales de bois, les ghâts, les banians. les enfants qui jouent dans les cendres, les orpailleurs qui me fouaillent, les femmes-éléphants. je regarde le crématorium électrique, le temple népalais, les pèlerins aux pots de miel. je regarde les sadhus qui s’asseyent, qui nettoient leurs bagues, qui font tourner le shilom. les vieillards qui ont pris les bus d’état pour venir attendre la mort ici. les chiens kakis. les porteurs de grumes qui titubent sur leurs jambes sèches. je regarde le ciel, ses strates moussues, ses couches de gris ; le soir qui flotte au-dessus des hauts-parleurs ; les prêtres qui lissent leurs cheveux mouillés. les plumes de paon qu’on agite dans l’air encombré d’encens ; les châlits des riches, les châlits des pauvres ; les pigments écrasés sur les fronts.

les embarcations où l’on se presse et se serre, croulant sous les colliers d’oeillets, la bouche ouverte par la ferveur, buvant les chants sacrés à grandes goulées propres, heureux et accomplis dans le fracas des clochettes.

puis on me gave de fleurs, de lumières, et de riz. s’en repart léger dans l’écheveau obscur de la vieille ville, où buter sur des chiens digérant la graisse des beignets .

les désœuvrés discutent sur leurs talons, tirant sur une cigarette d’eucalyptus, égayés par les processions. on jette les corps semblables à des chenilles rouges sur les bûchers. les fils aînés allument la bouche des pères. on passe encore et me lance des prières à la volée. impossible de s’assoupir, de retourner aux alluvions. il y a de toute éternité des os à mâcher, de la cendre à charrier.


claudine londre