Sarah - 15 nov.
Pierre

Ce texte a été écrit par Manon Anselmi en novembre 2017 lors de l'atelier d'Anna Moï en 10 séances, "Maîtriser la narration et les points de vue".

Consigne : écrire une prosopopée avec l’accroche « Dans l’oeil du cyclone »

Elle s’allonge sur moi. Au début elle vient tous les vendredis, puis elle vient tous les ans, et ce soir elle vient pour la dernière fois. Je reste là par obligation, pour la voir. Je ne suis pas sûr de survivre à notre séparation.

Je me souviens à peine du jour où je suis arrivé ici. En d’autres termes j’en ai vu d’autres depuis. Mais jamais d’aussi douces et violentes à la fois. Il me semble que je l’attends depuis toujours ; le commencement du monde, les ères préhistoriques d’avant notre histoire, tapi dans la terre, entre les bruyères. Un état constant de mon corps qui ne change pas. Chaque fois qu’elle passe, j’espère partir avec elle. Mais je reste immobile et lourd. Notre étreinte est passagère.

Tout le monde l’appelle Sandy. J’accepte maladroitement qu’elle appartienne à d’autres que moi, qu’elle se dilue à l’autre bout du globe dans d’autres courants chauds. Je n’ai pas le choix, je ne peux pas la suivre. J’attends seulement qu’elle revienne.

Et elle revient. Le vent se lève, je la sens au dehors, à la surface, la pression de son corps. Je reste immobile alors qu’au fond de moi tout se disloque. Elle se calme, je ferme les yeux. J’attends. Je meurs déjà un peu. Et puis elle emporte tout d’une seule pièce, passe en trombe, s’arrête, revient plus fort, plus vite, et l’éclatement de mon corps se fait progressivement, de l’intérieur d’abord, physique ensuite. Je me sens partir. Je me vois désormais, sans début, ni fin, envers ni endroit, dispersé dans l’espace, flottant. Je suis ici et là, hors de moi mais pleinement avec elle, j’expérimente les limites du temps et de l’espace, les frontières de la matière. J’explose encore. Je ne suis presque plus rien qu’un point, très haut, très loin, un point si dense, si ténu. Si j’avais des lèvres je voudrais sourire. Mais elle m’embrasse tout entier, elle dit « Pierre » et je n’entends déjà plus. Je ne suis qu’un grain de poussière dans l’oeil du cyclone.

Manon Anselmi