Albane - 04 fév.
Nestor et Jocéphine

Ce texte a été écrit par Élisabeth Rérat-Hostachy dans l'atelier d'Anna Moï "Maîtriser la narration et les points de vue" entre septembre 2017 et décembre 2017. La consigne donnée par Anna Moï était : "« Raconter un drame d’un point de vue inattendu. »"


"Nestor et Jocéphine"

Toutes les salles d’attente se ressemblent. Même les sièges trouvent le temps long. L’horloge gelée suspend les heures pour les faire sécher. La particularité de l’hôpital est de réunir des personnes vouées à prendre leur mal en patience, conscientes que Chronos s’est enlisé dans le vert malachite et le bleu céleste des murs et du personnel soignant. Le service des urgences est saturé d’odeurs, de douleurs, d’inquiétude et de lassitude, les pleurs d’enfant agacent les minutes. Ici, le ticket salvateur cède la place au triage des patients par ordre de priorité vitale. Un téléviseur lance des images de catastrophe, les sirènes amènent leurs lots de brancardiers, les infirmiers et les médecins se déplacent en accéléré. Une fièvre de volcan m’envahit, mon dos est un geyser, des vapeurs toxiques étouffent les sons. Il y a beaucoup trop de pommes par terre. Gouffre.

« Et bien, qu’est-ce qu’il vous arrive ? ». Un visage compatissant m’interroge. J’ai apparemment gagné la première épreuve, franchi un niveau. Je suis sur un lit dans l’univers ouaté d’un box des urgences. Mon corps est une compote en ébullition. Que répondre ? Nous sommes vendredi, le week-end l’hôpital fonctionne au ralenti, j’ai fait une petite promenade de santé pour vérifier l’absence d’infection rénale, parce que j’en ai tous les signes et symptômes. Il faut que je cherche les petits à l’école, je n’ai pas fait les courses, je suis partie sans vider le lave-linge, j’ai un travail à rendre, notre ami Jacques arrive à la gare en fin d’après-midi, alors passons vite à la deuxième épreuve, prescription d’analyses et de radiographies, puis traitement et hop ! je retourne chez moi avec mon ordonnance sous le bras et je tâche de terrasser cette fièvre dès demain, avant qu’elle n’ait raison de moi. Fin du scénario et si possible, pas d’extension. « On vous garde en observation », déclare le médecin à l’air sévère qui vient d’entrer. « On a lancé les hémocultures et l’antibiogramme, on vous pose une perfusion et vous allez en radio pour l’urographie intraveineuse ; et n’invoquez pas vos enfants pour essayer de sortir : soit ils se passent de vous quelques jours, soit définitivement ». Verdict irrévocable.

Ce genre d’argument est difficile à ignorer, la décoration hospitalière est irrésistible, je me laisse convaincre. Je suis donc parvenue au niveau 2 de l’hôpital et de la saga. Étage tournesol, le bâtiment est un vaste bouquet disparate. Les chambres défilent et se ressemblent, les fleurs sont certainement parties se coucher, les murs sont gris. Un lit haut perché, du pain et des jeux, et en prime une tenue éthérée à la coupe délicate, le règne du patient. Sur la table de nuit, un haricot réniforme qui n’a rien de magique. Il faudra expliquer à Jacques que nous allons avoir le privilège d’inaugurer ce nouveau concept très en vogue : faire salon à l’hôpital. J’ai des accès de tremblements de marteau-piqueur en pleine glaciation. Des brumes insidieuses enfument mon cerveau. Tout m’échappe. J’ai dû, à un moment donné, cliquer sur le mauvais choix ou ne pas assez m’appliquer pendant les radiographies. Un de mes reins fait la grimace. Les médecins sont inquiets. Transfert au bloc opératoire dans la nuit, pour une désobstruction rénale.

« Vous nous avez fait peur ! ». Toutes mes excuses, je dormais. D’ailleurs, je ne suis pas tout à fait réveillée, pourquoi suis-je encore en salle d’opération ? « Vous avez fait un choc septique pendant l’intervention, on va vous enlever un rein ». Mais faites donc, retirez le rein et tâchez de ne pas vous tromper de côté. De toute façon, ai-je vraiment le choix, il serait incongru de déclarer : « que nenni, ce rein, je le garde, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, nous avons grandi ensemble ». M’ayant ainsi prévenue que je serai éreintée à vie, l’anesthésiste me renvoie dans les bras de Morphée. Pendant ce temps, une armée de bactéries fanatiques au rire sardonique, forte de cette première victoire, se répand comme un poison dans ma circulation. Le script de cette histoire est de plus en plus délirant mais j’aurai atteint le niveau 4 pendant mon sommeil. Je suis Madame Mim transformée en dragon, anéantie par Merlin l’enchanteur métamorphosé en microbe, sauf que là, ce sont des crobes entiers et que je n’aime pas être Madame Mim.

Une tortue impuissante, suspendue aux bips des machines par des lianes transparentes, éclairée de néons et de clignotants rouges et verts. Je suis dans un aquarium et la morphine me berce sur un lit aquatique. Dans ce film au ralenti, des yeux familiers et rassurés me regardent et des voix me parlent. Ils sont deux — pas plus, le règlement est strict — debout au bout du lit. C’est l’heure des visites : charlotte, masque, blouse et chaussons. Un rien leur sied, heureusement qu’on s’a. La conversation est étrange, les banalités ne trouvent pas leur place dans ce labyrinthe de tuyaux mais l’humour est grand seigneur. L’avis de tempête n’est pas terminé et je suis une funambule. Vivement le niveau 5.

Il y a eu des complications. Le jeu s’est emballé, le sourire de ma cicatrice s’élargit, le niveau 4 tourne en boucle et ma verticalité trébuche. Nestor, mon fidèle pied à perfusion, ne me quitte pas. Lui et son impétueuse compagne Jocéphine, valeureuse combattante de bactéries entrées en résistance, sont aux petits soins pour moi. Il est grand temps de les présenter au reste de la famille, les enfants me demandent régulièrement de leurs nouvelles. J’ai hâte de m’échapper de l’aquarium. Le temps est un accordéon, les fins de journée s’éternisent. J’ai la mauvaise idée de demander l’accès à la télévision un soir de Toussaint. Le programme est de circonstance : Johnny s'en va-t-en guerre, l’histoire d’un soldat de la première guerre mondiale, détruit par une bombe, alité sous un arceau recouvert d’un drap. Le film en noir et blanc est une promesse de beaux rêves. Il y a une seule télécommande pour tout le service et un seul infirmier de garde. Je ne le dérangerai pas et regarderai le film jusqu’au retour des couleurs.

Victoire ! Je suis transférée au niveau 5, d’où j’ai une vue radieuse. Le soleil d’automne a un éclat cuivré, les feuilles des arbres tintent. Je ne suis plus tout à fait une marionnette à fils, seuls Nestor et Jocéphine m’ont suivie. Leur duo a pulvérisé la rébellion bactérienne. Je peux enfin profiter de mes vacances inopinées et lire, sans alarmes lancinantes. La nouvelle de mon hospitalisation a été relayée de proche en proche et des amis de longue date, certains perdus de vue, me font la surprise d’une visite. Ma chambre est une bulle arc-en-ciel qui s’envole, l’horizon respire, le clavier joue la fin de partie.

« Les rognons sont en promo, vous en voulez ? ». Je refuse poliment. J’ai laissé mon rein en offrande à l’hôpital, pour deux semaines de villégiature, dont une en réanimation. Je suis vivante et je découvre que les rognons sont un mets de prédilection. N'ai-je donc tant vécu que pour cette révélation ? Ô magnifique découverte qui me laisse sans voix, que les mangeurs de salade verte considèrent avec effroi. L’anagramme de « rein » est « rien », son image en miroir est « nier », ce n’est pas un palindrome, comme « rêver », mais un ambigramme, un mot à la destinée équivoque. Mon inconscient révolté me fait répéter à l’envi que j’ai les reins solides, alors que je n’ai qu’un rein sûr. Il ne sert à rien de nier qu’un rein vaut mieux que deux tu n’auras.