Sarah - 12 oct.
Les Trois Poupées / La Vie de Poissard

Ces deux textes ont été écrits pendant l'atelier de Karim Miské, "Le Monde est un Polar", lors de la saison de rentrée 2017. La consigne était de s'inspirer librement de la photo ci-dessus, prise par Pamela Pianezza, pour créer une histoire criminelle.

Les 3 poupées

Comme tous les ans, le quartier avait été envahi par un déballage de vieilleries. Je n’ai jamais compris comment ces trucs cabossés et puant le mal-lavé pouvaient intéresser autant de monde. Moi, je serais plutôt du genre à payer pour qu’on me débarrasse de ces saletés.

J’étais pressé. En retard comme tous les samedis, marre de me lever quand les autres pouvaient rester au lit… Je me frayais un chemin à travers les cartons et les dos penchés quand j’ai entendu une voix qui disait :

– Tu vas vraiment vendre tes trois poupées ?

Mes yeux se sont rivés sur le panier. Un vieux panier en osier tressé, avec une anse noircie d’avoir été portée par trop de mains. Rien d’extraordinaire, juste un vieux panier contenant trois poupées. Deux blondes dont l’une avec la bouche ouverte, ce qui lui gonflait les joues et une plus petite, toute rouquine. Nues, le ventre gonflé de l’enfance.

Ces poupées, je les connaissais. Vous pouvez me dire que je me trompais, que ce n’était que des poupées banales, comme il s’en vend des milliers à Noël. Mais je savais au fond de moi, que c’étaient elles. Les trois poupées. 

C’était leur surnom. Les trois poupées. Jolies et lumineuses, elles semaient la joie comme d’autres éteignent les bougies. Il y avait les deux blondes, celle qui bavardait avec sa bouche et celle qui parlait avec ses yeux, et puis la petite rouquine qui semblait toujours sur le point d’éclater de rire. Elles n’étaient pas sœurs ; elles étaient juste nées le même jour au même endroit, presque à la même heure. Dans un petit village comme le nôtre, elles sont rapidement devenues jumelles de cœur. Là on l’on voyait l’une, on voyait les autres. Inséparables.

Dès leur naissance, les trois familles avaient décidé de se rassembler pour qu’elles puissent fêter ensemble leur anniversaire. C’est l’année des 10 ans qu’elles ont reçu leurs poupées. Je crois bien que c’est la grand-mère qui avait eu l’idée. Offrir à chacune une poupée qui leur ressemblait. Ce qui donnait une poupée blonde avec la bouche ouverte, une autre blonde avec des yeux peints qui ne se fermaient pas et une troisième, rousse avec l’air malicieux. 

Les trois fillettes ont aussitôt vidé un vieux panier pour y coucher leurs trois poupées. Elles avaient décidé que rien ne les séparerait. Elles resteraient ensemble, il n’y aurait qu’à changer de maison et de maman chaque semaine.

Jusqu’au jour où la première poupée disparut. La blonde aux grands yeux. Le village la chercha pendant des heures, les gendarmes, les chiens, les hommes… Pendant ce temps, dans les maisons, les femmes veillaient sur leurs petits, retenant leur souffle et masquant leur soulagement d’avoir été épargnées.

On la retrouva complètement désarticulée dans le bas d’une coulée, nue, le ventre souillé de terre molle et grasse. Je ne sais pas ce qu’on a dit aux deux autres mais depuis lors, la blonde ne parla plus et la rousse garda son rire fermé. On ne voyait plus que leur ombre. Elles s’accrochaient l’une à l’autre et disparaissaient de longues heures dès qu’elles le pouvaient.

Quand la rousse revint seule, un soir, les collants déchirés, le visage couvert de boue, chacun sut qu’un nouveau drame était arrivé. On la retrouva vite, celle-là, près de la voie ferrée. Aussi nue que la première, le ventre en travers des rails.

La peur se larva au cœur du village, les vieilles ne cessaient de chuchoter, les vieux se taisaient en levant leur verre. À l’enterrement, il y avait plus de sourcils froncés que de larmes.

Les parents de la rousse ont quitté le village pendant la mise en terre, sans avertir personne.

Et voilà que je tombais sur ces trois poupées dans leur vieux panier. J’ai levé les yeux. Une jolie femme qui s’approchait de la quarantaine, toute menue avec la peau claire parsemée de taches de rousseur regardait les poupées d’un air hésitant. D’une voix douce, elle répondit : 

– Oui, je… j’ai passé l’âge de m’y accrocher. Il est temps que je tourne la page, non ?

J’avais retrouvé la troisième poupée. Ici, aux buttes Chaumont, à 500 km de notre village… Qui sait depuis combien de temps nous habitions l’un à côté de l’autre, sans nous en douter.

Ce n’était pas un hasard, ce connard n’existe pas. C’était un signe. Je ne suis pas allé au boulot ce matin-là. Je suis resté là et j’ai attendu.

Valérie Terrien


La Vie de Poissard

Je ne sais pas ce qui m'est arrivé. Je ne sais pas pourquoi la situation a dégénéré.

Je sais juste qu'un jour l'absurde est entré dans ma vie comme ça sans crier gare.

 Qu'est-ce qui m'a pris ? Je me le demande encore.

C’est certainement les sucreries que j'avais ingurgité la veille. Il faut se méfier du sucre il vous fait faire des tas de conneries comme celle de trucider un homme dans son couloir. Un geste stupide, après coup on se dit qu'on aurait dû y réfléchir avant.

Poissard c’est mon nom... Poisseux jusqu'à l'os. C’est ce que disait ma mère quand j étais gosse. « Tu es un vrai poissard comme ton père... ». Chez les poissard, on est poisseux de père en fils.

Elle me disait que je finirais par la tuer. À force de le répéter c’est ce qui a fini par arriver. J'avais laissé traîner ma voiture, une petite Porsche comme celle que je n'aurais jamais en vrai. Voilà ma mère qui arrive pour m'engueuler, elle n'avait pas d'autres manières de s'exprimer la pauvre. Elle pose le pied dessus et vlan, bascule dans l'escalier. Morte sur le coup...

On ma placé chez tante Rinette. Elle s'appelle Marie Bernadette mais c'est trop imposant pour elle. C'est une femme simple la tante Rinette. Une femme au grand cœur qui aime le chocolat et les blagues faciles. Elle ne me voit pas comme un poisseux, fils de poissard. Elle me voit comme une aide pour égayer sa vie. Alors je fais tout pour y parvenir. Ce dimanche-là c’était son anniversaire, 60 ans ça se fête. On devait le fêter le soir même avec oncle Harold. Il me fallait un cadeau.

L'idée m'est venue d'aller me balader dans cette brocante. Je déteste les brocantes, je déteste ce qui est vieux, je ne supporte pas les vieilles choses avec leurs odeurs de rance et de renfermé. Mais voilà, je n’avais pas les moyens d’acheter un truc neuf. Et puis, elle aime les vieilleries la tante Rinette, particulièrement les vieilles poupées. 

Je suis passé devant cet étalage, les trois poupées avaient immédiatement attiré mon attention. Surtout la grosse, avec sa robe bleue de Laura Ingalls. Vu l’état elle ne devait pas coûter bien cher. Le parfait cadeau pour tante Rinette. Les deux autres étaient vraiment pathétiques. Ah les pauvres, elles n’étaient pas belles à voir, passées par des générations de tortures enfantines. Les enfants sont de vrais monstres. J’en sais quelque chose, j’en étais un...

- Bonjour M. Poissard !

Une bonne femme aux cheveux rouges me regardait avec sa face maquillée à la truelle. Elle voulait faire jeune ça se voyait à sa dégaine. Trop serré, trop coloré. Tout était trop. Encore une à qui le miroir racontait des bobards.

J’allais partir quand elle me tend la main.

-Comment allez-vous ?

-On se connait ?

-Nina votre voisine du dessus ! Vous vous souvenez on a emménagé le mois dernier. D'ailleurs, désolé pour le bruit ! Enfin vous savez ce que c'est... 

-Vous les vendez ?! Elles sont vraiment...

-Elles sont originales n’est-ce pas ? Elles appartenaient à la mère de mon mari. Mes beaux parents viennent de partir en maison de retraite alors il faut bien se débarrasser des vieux souvenirs n’est-ce pas ?

Qu'est ce que ça peut me faire...

-Ah elles ont bien vécu, dit la fausse jeune en prenant les deux poupées toutes cabossées. Tenez prenez les, non ne protestez pas c’est un cadeau ! Pour nous faire pardonner notre installation bruyante...

Tu parles d'un cadeau, des poupées toutes pourries dont même un enfant des rues ne voudrait pas. Même moi j’aurais honte de les offrir à tante Rinette ! 

-Je voudrais plutôt l’autre, celle avec la grande robe bleue...

Celle-là au moins avait tous ses membres.

-Ah, désolée, elle n’est pas à vendre...

-Qu'est ce qu'elle fait sur votre stand alors ? 

-C’est une erreur... Mon mari y tient... J’ai oublié de la remettre dans la voiture. 

-Allez soyez gentille, donnez-la moi... Ma tante adore les poupées de ce genre, c’est son anniversaire. Vous ferez une heureuse ! Et puis qu’est-ce que votre mari ferait d’une poupée pareille ? Il les collectionne ? Ce n’est pas vraiment une occupation masculine ça...

-Et bien... Oh zut, vous avez raison... Tenez...

Pourquoi est-ce que j’ai insisté ? Mais bon, Poissard c’est mon nom, faut croire qu’il me poursuivra jusqu’au cercueil.

Le soir la voisine aux cheveux rouge est venue sonner, une gamelle entre les mains, sur laquelle était écrit Tarzan. La gamelle de son chien. 

-Désolée, il n’y avait plus d’assiette propre... 

En déposant la gamelle elle me dit en jetant des regards autour d’elle :

-Et bien, je voudrais reprendre la poupée... Mon mari y tient vraiment beaucoup. Il m’a fait une scène quand je lui ai dit que je vous l’avais donnée... J’ai cru qu’il allait me tuer. Vous comprenez, c’est un souvenir de sa mère.

-Il devait beaucoup l’aimer...

-Euh... Oui... C’est sa mère.

Une petite voix me dit, c’est louche.

-Je l’ai donnée à réparer... Je veux l’offrir à ma tante, alors, je veux qu’elle soit impeccable...

Dès que la voisine fut sorti, je prends la poupée, je la secoue, je lui fends le ventre, des petits cailloux transparents tombent sur la table... Des diamants. Je sais de quoi je parle, j’ai travaillé chez un joailler.

Dix minutes pus tard on sonne encore à la porte, c’était le mari.

Je regarde les diamants. Je regarde ce F2 miteux.

Avec cette fortune je pourrais enfin quitter ce quartier minable. M’offrir une vraie Porsche... Une vie nouvelle s’ouvre à moi !

J’ai laissé entrer le gars et je l’ai reçu comme il faut. Il est là, planté dans mon couloir le couteau de cuisine entre les omoplates. Puis la femme revient, je lui cloue le bec avant qu’elle n’ameute le quartier.

On sonne une nouvelle fois... « Coucou, c’est nous ! »

Tante Rinette et oncle Harold, je les avais oubliés !

Poissard, c’est mon nom...

Fatima Sarsari