Sarah - 18 juin
Le Bal de la Vie

Ce texte a été écrit par Nicole Sportes pendant la deuxième saison des Mots, lors de l'atelier d'Anna Moï, "Maîtriser la narration et les points de vue".

Consigne : écrire un texte de forme libre (nouvelle, dialogue, poème, etc.) à partir de l'accroche suivante : "Carnaval".

LE BAL DE LA VIE


Tête, cœur, ventre, j’ai trois cerveaux, liberté, égalité, fraternité.

 Celui du haut n’est pas le chef et les deux autres n’en font qu’à leur tête.

Ces paroles au petit-déjeuner de mes 23 ans me valurent le soir-même une cellule chez les Folles à la Salpêtrière.


Les derniers invités s’annoncent à l’entrée du cimetière Nord. Leurs costumes de rêves éclatent dans la lumière du matin. Ils ajustent leurs masques puis endossent la nuit sur leurs épaules de velours avant de franchir la porte. Ils retrouvent la meute de leurs semblables sur une place ronde comme le soleil, se saluent avec grâce, inclinent la tête de côté, se portent une main au cœur, conversent à voix feutrée.

Perché de côté, un verdoyant Papageno sort des plis de sa cape un brigadier en bois d’amarante. Sa main gantée de noir le saisit à la tête et frappe avec énergie neuf coups brefs. Chacun dissimule le satin de son visage sous le capuchon de son manteau. En un mouvement de manège, l’assemblée des invités vient former deux anneaux autour d’un vieux tombeau. Dais de couleurs, inattendu  au-dessus de la pierre, les branches des arbres bourgeonnent de bruants jaunes, de mésanges bleues et de bergeronnettes.

           La famille, peu nombreuse et sans masque, occupe le premier rang. Les chats du cimetière, et les curieux de la Butte qui s’approchent, font une ronde qui ferme l’ensemble.

Trois coups lents fendent le silence. Boum boum boum.

Papageno s’avance à pas glissés au plus près de la tombe, s’adresse au public:

« Mesdames, et Messieurs, nous nous réunissons en ce jour de Carnaval, à la mémoire Catherine Allonne qu’on jeta au tombeau à l’âge de 40 ans. Les efforts conjugués de notre groupe de recherche ont permis de retrouver sa sépulture et d’identifier ses descendants. Sa folie fut de vouloir vivre en homme libre. Les soins et traitements pour la rendre docile firent effet, elle perdit la raison. »

Faut-il être fou pour vouloir étouffer les ‘mots’ de mon ventre dans une muselière ?

 J’ai hurlé comme une louve quand ils m’ont serré la vis à la ceinture ; ils peuvent me priver de Bal. J’ai été très sage, je n’ai pas dit un mot quand ma hanche s’est cassée. Docile, on m’a donné une aiguille et du fil. Mon costume est presque terminé et j’ai brodé mon loup avec mes cheveux. J’ai gagné ma loge au Bal des Folles.


Un corps de quatre fossoyeurs et une équipe de marbriers attendent les ordres. Papageno pointe les plumes de son bras dans leur direction :

« Messieurs, à présent, veuillez procéder à l’exhumation des ossements de Catherine Allone. »

Les marbriers s’animent à voix basse pour faire glisser la lourde dalle de pierre sur des rondins de bois et la déposent sur des bastaings qu’ils ont préparés. Deux pas en arrière. Le tombeau est ouvert. Trois pas en avant, les fossoyeurs descendent leurs longues cordes à crochet dans la nuit du caveau. Puis ils s’immobilisent, le regard fixé dans le fond de la fosse, signe qu’ils sont prêts.

Papageno lève haut son bâton. Un violon sort du deuxième rang, joue les premières notes du “Galop des Tambours” de Tolbecque. Un, deux, trois, puis six, neuf, et douze tambours le rejoignent. Sans cesser de jouer, les musiciens se placent en demi-cercle à la tête du tombeau

Souples, précis, tirant à l’unisson sur les cordes, les fossoyeurs remontent le cercueil des entrailles de la terre et le déposent sur un catafalque de fortune fait de planches mises en travers du caveau. La musique s’arrête. Les cous se tendent d’impatience. Quelques chats cherchent une meilleure place.

Le maître de cérémonie reprend :

« Sa compagne d’infortune, Madeleine Fortier, dans une lettre qui nous est miraculeusement parvenue, raconte que Catherine tenait un journal en secret qu’on ne retrouva pas après sa mort à la fin du Bal du 1er mars 1881 ».

Si je suis morte, qu’on me brûle et qu’on répande mes cendres sur le sol de la Lune.

Peut-on mourir deux fois ?

L’un des fossoyeurs utilise un pied de biche pour ouvrir le cercueil. Ses collègues l’aident à retirer le couvercle. La musique s’arrête.

Oooooh ! Un cri de stupeur parcourt l’assemblée. La morte est intacte, dans sa longue robe de lin brodée de bleuets. Une abondante chevelure est tressée autour de son visage. Sa peau semble si fraîche, si vivante. Deux papillons, dérangés dans leur danse par l’arrêt de la musique, se posent sur les paupières closes de la morte.

Aaaaaah ! Un cri d’horreur transperce l’assemblée. En un instant, le corps est tombé en poussière.  Un des fossoyeurs retire sa casquette et se signe. Le premier rang affolé, rompt le cercle, recule pour passer à l’arrière. Quel choc !  Il ne reste que quelques os du squelette, une bible et un masque de carnaval.

On apporte au maître de la cérémonie le livre. C’est une bible ordinaire dans un incroyable état de conservation ! Avec précaution, les pages sont tournées. Un manuscrit est caché à l’intérieur. Papageno est très ému. Il a ôté ses gants. Ses mains tremblent.

 « Ah mes amis, nous touchons là le journal tenu par Catherine pendant toute la durée de son internement. Elle l’a intitulé ‘le Bal de la vie’ . Mesdames, Messieurs, chers Amis, l’administration du cimetière va reprendre son terrain, tandis que nous, allons rendre sa vie à Catherine Allonne en la faisant connaître au monde. »

Les fossoyeurs et les marbriers s’écartent du cœur de la cérémonie et fraternisent en fumant une cigarette, en attendant que le calme revienne dans le cimetière.

« La cérémonie est terminée, Mesdames et Messieurs. Retournons ensemble en chants et en danses à la sortie du cimetière. Dès que la porte en sera franchie, embrassez qui vous voudrez. »

Tandis que le violon et les tambours, guident le cortège vers la sortie, on remet à la famille un coffret en bois contenant les reliques de leur parente d’un autre temps : un masque de chat brodé de soie mêlée de cheveux, quelques ossements épars au milieu desquels la mâchoire, quasi complète, semble rire aux éclats.

Nicole Sportes