Le Bain
Consigne : "La guerre d'un point de vue décalé".


Le Bain

        Dans une confusion de cris et de pas, le palais s’est animé. Une cohue de laquais, d’écuyers et d’échansons se précipitent dans les couloirs pour hurler la nouvelle. Des chevaliers en armure surgissent dans les salons, faussement essoufflés, dérangent dames et servantes sous le prétexte d’un fléau. Les plus affolées – pauvres innocentes – jettent un œil aux fenêtres à meneaux, observent la lumière rougeâtre qui descend du ciel brumeux, tacheté ci et là de nuages cramoisis – comme souillés du sang des morts. Au-delà du palais, au-delà des toits tranquilles d’Asfel, aux pieds même des enceintes, la guerre a éclaté. Une masse bruyante de barbares a chargé sur la ville, toutes lames brandies – ils ressemblent à peine à une armée, davantage à un hérisson géant, un hérisson qui a l’impudence d’assiéger sa cité.

        Un appel s’élève au-dessus du brouhaha, au-dessus des clameurs et du grondement insupportable des cors. Un long cri poussé par les assaillants, un seul cri, scandé avec férocité. Quand il parvient aux seigneurs perchés aux balcons, les yeux s’agrandissent, les doigts se crispent ; la peur gagne les regards. Ils savent ce que signifie cet appel terrible qui grossit et fait frémir jusqu’aux portes du palais. Dans les nuées de fumée et de boue résonne un nom sacré, son nom.

        « Merowig ! Merowig ! »


         Le duc Evrard de Merowig s’avance dans la pénombre de la salle du Conseil. Ses conseillers sont regroupés autour d’une table mal éclairée, en session extraordinaire. Le jeudi n’est pas le jour du Conseil mais celui de son bain. D’ordinaire, à cette heure précise, Evrard se glisse dans une cuve remplie d’eau brûlante et parfumée à l’écorce de myrrhe, une eau acheminée dans des seaux depuis la source du Mont Faënir : un luxe, mais quand il s’agit de son bain, le duc ne compte pas les dépenses.  

Merowig marche lentement, presqu’avec paresse –le soupir qui gonfle son torse est à peine perceptible. Les conseillers l’observent avec solennité, sans dire mot. Le vieil homme voudrait leur hurler qu’il n’est d’aucune utilité, ici, que c’est une perte de temps coûteuse. Mais le regard imposant de son général des armées, Cavléon, serré dans une cotte de mailles, lui fait changer d’avis. La mine renfrognée, il laisse traîner ses pas sur le dallage de pierre, retardant de seconde en seconde le début du congrès.

        « Commençons » dit-il d’une voix atone.   

        Tous s’assoient tandis qu’il prend place dans le siège souverain, si soyeux qu’il pourrait y rester dormir pour la nuit. Sans s’encombrer de formalités, le général expose la stratégie à employer : des sorciers aux remparts refouleront l’invasion, dans l’attente de renforts prêtés par le roi. Selon le maître-espion, les corbeaux devraient déjà avoir atteint la capitale et, dans quelques heures, les forces royales débarquer pour encercler les assaillants, qui ne pourront plus faire demi-tour et seront contraints de lutter sur deux fronts.

        « Ils sont des dizaines de milliers, dehors, rappelle le chancelier Wedmin, des dizaines de milliers de guerriers dont nous ignorons qui en est le chef, sinon que son pavillon arbore les couleurs d’un cheval blanc sur fond de dunes de sable.

        - Que nous veulent-ils ? Qui sont-ils ? » poursuit le général qui s’est levé pour détailler la situation militaire.

        Le duc de Merowig regarde d’un œil vague son commandant suprême. La guerre a jailli, inattendue, sans même qu’il n’ait le temps de prendre son repas du soir. Son attention est capté par une coupe d’argent posée devant lui, remplie de raisins. Il ne pense plus qu’à la peau tendre et croquante à la fois, au jus sucré fondant sous sa langue… La faim explose dans son ventre et, sans réfléchir, il s’en empare avidement.

   Le débat prend soudain une nouvelle intensité. Le maître-espion s’est levé pour contester l’idée du général Cavléon. Léchant ses doigts collants, Merowig ignore quelle était cette fameuse idée mais, au fond, peu importe s’il n’écoute pas. Il sait qu’il a, devant les yeux, un bon débat et de bons conseils. Il sait surtout que, lui, ne fait pas le poids. Même si, par malheur, ses conseillers se trompaient, leurs idées auraient, de toute manière, surpassé les siennes. Mais cela n’arrivera pas, car ce n’est jamais arrivé : depuis un demi-millénaire, Asfel résiste, championne imbattable, face aux conflits qui ont secoué les siècles. Ses portes n’ont jamais cédé, ses soldats et ses sorciers, parmi les meilleurs, jamais abandonné. Pourquoi s’en soucier maintenant ? Qu’est-ce qui différencie ces nouveaux ennemis des précédents ? Pourquoi changer une tactique si souvent victorieuse ?

        Evrard laisse ces interrogations à l’expertise des membres du congrès. Les douleurs dans sa colonne vertébrale sont plus préoccupantes ; il ne supporte pas de rester assis trop longtemps. Aussi s’étire-t-il, mais avec retenue, afin de ne pas attirer de regards moqueurs. Quand le conseil prend fin, il manque de se précipiter vers la sortie où patiente une nuée de pages et de prêtres. Ces derniers l’escortent jusqu’à sa chambre, où des valets terminent les préparatifs de son bain.

En chemin, le duc et sa suite croisent une agitation inhabituelle, une masse indistincte de soldats, de barons en tenue de combat soutenus par des femmes en pleurs ; le long des remparts, les sergents rassemblent leurs escouades, accompagnés de silhouettes enveloppées de flammes.

      Le cortège atteint les appartements ducaux. Des valets entourent Merowig, le délestent de son manteau et de ses collants ciselés d’or. D’un claquement de doigts, le duc leur ordonne de le laisser seul. Un grand silence s’abat soudain sur la chambre. Merowig ne perçoit plus le bruit du dehors, immédiatement étouffé par les épaisses pierres des murs. La paix, enfin,  - et son bain. Il se dirige à pas impatients vers la cuve en cuivre poli. Il défait le nœud qui retient son pantalon de soie puis glisse dans le bain brûlant. Tandis que son corps se relâche sous l’effet de la température et des onguents, il entend au loin, à-travers les cris et les tirs enflammés des balistes, le craquement du bois. Le bruit, éclatant et net, ne peut provenir que des portes en chêne massif, inébranlables depuis cinq siècles. À l’écoute des clameurs qui succèdent au craquement, Merowig devine le drame : les portes de la ville ont cédé, pour la première fois. Pourtant, malgré la déception qui noue sa gorge, il décide de garder confiance.  

        Rien n’est plus redoutable que la confiance.