La valise rouge
Consigne : “Objet de transition”



La valise rouge

Tout le matériel est étalé sur les tables de cours : boîtes de crayons, feutres, pastels,  pots de gouaches, une bonne dizaine de rouleaux de papier. J’ai une heure pour tout ranger avant la fermeture de l’établissement. Une heure pour tout entasser dans mes cabas IKEA hors gabarit et tout traîner jusque dans mon bureau – un cagibi. Je me suis avachie sur mon tabouret, les bras lourds, les yeux dans le vague, un peu lasse.

Rien que d’envisager l’étendue de la besogne, j’ai le corps qui s’insurge. À l évidence il faut que je trouve un moyen de transporter tout ce fatras : malle, chariot, quelque chose de pratique, facile à manier.

Depuis ma chute dans les escaliers du métro, une douleur aigue me déchire le bas du dos à chaque mouvement. Les L1 et L2  se sont fissurées. Je n’ai pas tout compris aux explications du médecin et du chirurgien. Ils m’ont juste dit que ce n’était pas opérable.

« Mademoiselle, nous avons fait ce que nous avons pu mais maintenant vous devez supporter cette coquille de plâtre. Interdiction de bouger pendant six mois », a dit le chef de service.

Cinq kinés se sont acharnés pour muscler mes jambes ramollies par l’immobilité. Mes membres s’ankylosaient. J’éprouvais un besoin impérieux de bouger, de marcher.

Quand enfin il m’a été permis de me libérer de cet étau, j’ai eu droit à quinze séances de rééducation. J’ai alors obtenu l’autorisation de retourner à mes occupations quotidiennes. Depuis cet évènement, une lombalgie me mine, surtout en hiver avec l’humidité, et nous étions en janvier. Ma colonne vertébrale se courbait sous mon mètre soixante-quinze et mes quatre-vingt kilos.

Ironie du sort, je travaille dans un centre de formation pour les personnes handicapées. Je me retrouvais de l’autre côté du miroir. Les stagiaires m’ont accueillie avec des fleurs et des bonbons, dans un petit paquet : une mini béquille avec un petit mot : « Maintenant tu es des nôtres ». Mes yeux se sont embués.

Je suis art thérapeute. Enfin, si on veut. Disons plus simplement que j’anime un atelier d’art plastique. On fait de la peinture, du dessin et certains font de la sculpture quand le centre peut nous fournir quelques kilos de glaise. Ce sont des instants suspendus entre deux traitements, on échange autour des productions de chacun ; comme dans une cathédrale, on chuchote, et le plus souvent on apprécie le silence. Ce temps de pause qu’offre mon atelier au cœur de vies tourmentées est très apprécié.

Cent cinquante stagiaires, tout de même, qui tournent dans ma salle ! Il en faut du matériel ! Depuis des années je soulève avec peine mes grands sacs Ikea à bout de bras pour mettre en place couleurs, matières et autres instruments nécessaires à notre pratique.

Maintenant que j’ai moi-même des difficultés à me mouvoir, l’absence d’armoire dans cette salle 323 me révolte. C’est une pièce dite « polyvalente ». Elle sert à tout : foyer, salle de réunion des professionnels, voire  pour des formations en interne. Pas très riches les centres pour handic ! Pas assez de subventions. On réclame des fonds pour un fonctionnement ad hoc mais le système est lourd et lent.

À mon retour de congé maladie, j’ai exprimé ma rage sur le papier blanc. Souvent, dans les œuvres réalisées par ceux que j’accompagne, je retrouve cette même tristesse, parfois du désespoir.

Alors voilà, il y a cent dix-sept jours, le jour de la cérémonie des JO, je me suis acheté une valise. Une valise cabine. Elle est rouge et elle roule. Ce jour est important, à marquer d’une pierre multicolore. Car depuis, dans le centre, plus personne n’entend mes pas pesants. Juste des roulettes qui glissent dans les couloirs. Et je n’ai plus mal au dos. J’ai trouvé ma compagne portative.

Quand Linda m’a croisée la première fois avec mon bagage devant la porte de mon bureau, il a éclaté de rire. Linda est notre homme d’entretien, notre boute-en-train aussi. Lorsque le directeur d’établissement m’avait annoncé sa venue : « Linda M’Pech arrive à dix heures trente», je m’étais figurée une femme. Surprise ! Un homme à stature d’ogre m’attendait dans le couloir. Un sourire aux lèvres, il m’apprend qu’en Afrique du sud, ce prénom est un prénom traditionnel masculin.

« Eh, elle danse, ta valise » a-t-il dit en la faisant tourner dans un sens puis l’autre. D’un coup, il l’a lâchée et s’est mis à rouler des hanches, à faire tournoyer ses grands bras autour de la petite valise forcée de rester sage et immobile. Un mètre quatre-vingt-quinze et cent dix kilos qui se mettent à se balancer avec l’élégance d’un roseau. Il m’a saisie par la taille et je me suis laissée entraîner dans une danse zoulou.

Linda est le rayon de soleil qui éclaire mes journées. Il déambule dans les couloirs, dégingandé. Quand il devine que j’ai pleuré avec ceux que j’accompagne ou que j’ai envie de les fuir, il a toujours le regard qui rassure, le sourire qui illumine, la parole qui réconforte. C’est comme s’il me disait : « Tu as le droit d’en avoir marre ». Nous avons pris l’habitude de déjeuner ensemble. Il me raconte les plaines fertiles, les déserts sauvages et les montagnes parsemées de mythes de son pays. Il me raconte son peuple, dur et chaud. Il me parle de « Monsieur Mandela ».

Un son de djembé me parvient de cette contrée lointaine quand je l’écoute. D’un trait de crayon noir, je dessine les hommes ; d’une sanguine, je colorie le sol.

À force de me croiser bringuebalant mon matériel, il m’a interpellée :

“Dis, tu pars bientôt en voyage ?”

Ce jour-là, je suis restée longtemps dans la salle après la séance à regarder ma compagne d’atelier. Je ne l’avais en effet jamais envisagée comme un instrument d’exploration, jamais comme une instigatrice de jours heureux. Elle, pourtant si rouge, comme la terre de là-bas, comme le sang qui coule dans les veines de ceux qui ne possèdent rien et qui ont tout. Changer son contenu comme on change d’habits, d’habitudes deviendrait-il possible ?

C’est grâce à Linda, je dois dire, si aujourd’hui en fin d’après-midi, je m’envole pour Johannesburg. Grâce à Linda et à mon charmant petit bagage à roulettes.

Il a suffi que la main de notre homme d’entretien, noire et généreuse, m’étreigne, que ses histoires m’emportent au-delà des mers dans des paysages grandioses. J’imagine ses personnages si insolites : hommes, femmes, enfants, aïeuls qui dansent et sourient, courent dans les champs de maïs, grimpent sur les montagnes et boivent l’eau des rivières.

Alors oui, j’ai démissionné.

Alors oui, j’ai rempli ma petite valise rouge de vêtements légers, d’un chapeau, de produits répulsifs pour les moustiques, de médicaments anti-palu et de liberté.