La table
Consigne : “Objet de transition”

La table

                  Sophie est un peu grosse et c’est ce qui me plaît chez elle. Ses rondeurs adoucissent mes angles. Lorsque nos corps fusionnent, je m’enfonce dans sa mollesse comme dans un coussin. Je lui dis: tu es aussi moelleuse qu’un édredon ; elle me rétorque : tu es aussi rêche qu’un banc. Nous nous entendons bien.

Pourtant, c’est toujours seul que je retourne chez moi après l’amour. Pas une fois je n’ai accepté de rester dormir dans sa bonbonnière de la rue Jean-Baptiste Pigalle. Je ne succombe à aucune de ses cajoleries, pas même à la façon sensuelle qu’elle a de prononcer mon prénom, Witold, en insistant sur la labiale. Ma solitude m’importe trop pour que je la confie aux bras potelés d’une femme, si accueillants fussent-ils. J’aurais trop vite fait de me perdre dans la luxure des nuits à deux. Or qui dit nuit, dit réveil ; qui dit réveil, dit petit-déjeuner ; qui dit petit-déjeuner, dit bavardages ; et qui dit bavardages, dit promesses d’avenir. Je n’ai jamais manifesté le moindre geste tendre à l’égard de Sophie ; ni de quiconque, d’ailleurs. Je refuse que nos amours se déploient ailleurs que dans l’espace restreint de nos corps-à-corps, où le rugueux de mes coudes le dispute au douillet de ses hanches.

L’appartement de Sophie, où je pénètre chaque jeudi soir, lui ressemble : tout y est rebondi, doux, velouté. Les tapis assourdissent nos mots. Les abats-jours poudrent nos visages. Une ouate invisible enrobe nos peaux, nos gestes et nos silences.

Ce soir-là, Sophie a une surprise à me montrer. Une nouvelle table. L’objet ressemble à un serpent rigidifié. Il est froid, impersonnel, octogonal.

« C’est une Ora-ïto, me dit-t-elle en parcourant de son doigt pulpeux la ligne sèche de la table design. Tu aimes?

- Bof », je réponds, et ce mot nous surprend tous les deux, parce qu’il n’appartient pas à mon vocabulaire d’ordinaire acéré.

Cette nuit-là, je rentre chez moi à pied, comme d’habitude. Mais je ressens un vague malaise, la sensation que mon âme s’est fait coloniser. Par quoi, par qui ? Je dors mal.

Le jeudi d’après, Sophie me propose de dîner chez elle, au lieu de prendre notre repas chez l’Italien d’en bas où nous avons nos habitudes. L’idée me déplaît mais je ne sais comment l’esquiver. Je monte donc chez elle avec une bouteille de vin et les mains moites, comme à l’heure d’un premier rendez-vous. Sophie vient m’ouvrir, méconnaissable dans sa tunique marocaine. Elle est la Princesse Shéhérazade des mille et une nuits, et moi, le sultan Shahryar.

Le repas est voluptueux. Mais durant tout le dîner, la table octogonale où nos assiettes, nos fourchettes et nos coudes sont posés, m’obsède. Ses angles me labourent la peau. Ses lignes hostiles me cisaillent les veines. Pressé de mettre fin à mon supplice, je propose à Sophie de boire le café au salon. Assis sur les coussins brodés qui recouvrent le fauteuil, je respire enfin. Puis je célèbre ses courbes avec une tendresse insolite, à même le kilim qui tapisse le parquet.

Comme toujours, Sophie me propose de rester dormir. Pour la première fois je vacille. Le vin, le repas, le café et la liqueur de framboise ramollissent mes certitudes. Ne me sentant pas le courage de rentrer à pied, j’appelle un taxi. Le visage de Sophie s’assombrit.

              La semaine suivante, elle ne m’envoie pas de message comme elle le fait d’habitude. Pire encore, elle ne répond pas au mien. Je passe la journée dans un état de grande confusion. Le soir, je marche jusque chez elle, compose son code, puis sonne à l’interphone. Personne ne répond. J’insiste. Enfin, une voix ensommeillée me répond.

« Sophie ! C’est moi !

– Witold… Pardon. J’ai oublié de t’appeler. Je suis malade.

– Je monte.

– Oh, non. Je ne suis pas présentable.

– Je te donne quinze minutes. Je vais aller t’acheter une soupe. Quinze minutes, d’accord?  »

J’entends le sourire de Sophie dans l’interphone.

Plus tard, tandis qu’elle avale à petites cuillerées son bouillon de légumes, je fais un tour dans l’appartement. J’ai l’impression de redécouvrir chaque objet. Les tabourets en métal de la cuisine. Les affiches qui découpent des fenêtres dans les murs. L’armoire béante de la chambre. Partout des angles durs, des pointes, des cassures.

Sophie s’endort sur le canapé. Et parce qu’elle ne me le demande pas, je reste.