La clé
Consigne : Raconter l'histoire d'une clé ancienne - apportée par Antoine Laurain - posée sur la table.


La clé

  «Tenez, ma fille, cette clé est celle de votre trousseau.» La princesse de Lamballe tend à sa dame d’honneur un objet merveilleusement ouvragé, la baronne de Merville admire le merveilleux présent. L’anneau finement ciselé lui rappelle les ramures des forêts de son enfance, la tige est longue dans sa petite main soignée, le panneton, joliment travaillé, promet un monde de surprises !

Hortense de Merville s’approche du coffre et s’agenouille. Dans le pêne parfaitement huilé, la clé s’enfonce doucement, le coffre s’ouvre et dévoile ses trésors de linge et de dentelles.

Au dehors, la nuit s’étend sur les jardins de Versailles, le roi a ordonné la mise en eaux des fontaines et du Grand Canal, la Princesse s’approche de madame de Merville, tendre comme une mère. Hortense joue avec la lourde clé, symbole de son bonheur. Elle est à la Cour, elle appartient à ce monde et son brillant mariage renforcera ses liens avec cette société que toute l’Europe envie.

Hortense se couche, la clé posée sur ses oreillers.

Au petit matin, alors que la nuit enveloppe encore les jardins, des cris résonnent au loin, vers les grandes grilles. Vite levée, elle va réveiller sa maîtresse, l’habille, serre le corset, poudre les cheveux. Le bruit enfle, des hommes et des femmes en sabots, bonnet sur la tête et fourche à la main ont envahi le parc. Hortense n’oubliera jamais la course éperdue dans les couloirs, sa clé serrée contre son cœur, l’arrivée dans la chambre de la reine, puis les carrosses rentrant sur Paris, entourés par une foule hurlante.

La reine est aux Tuileries ainsi que Madame de Lamballe, la dame d’honneur les a suivies, cachant l’unique souvenir d’un bonheur si vite perdu, cette belle clé de fer forgé que rien au monde ne lui ferait lâcher !

Quelques années plus tard, fidèle à sa princesse, Madame de Merville partage, avec elle, une cellule à la prison de la Force. Sa clé est là, dissimulée dans la paille lui offrant, chaque soir, le réconfort de son contact familier.

Le 3 du mois de septembre 1792, la porte de la prison cède sous les coups, une foule déchaînée se précipite sur sa maîtresse adorée, Hortense ne peut lui venir en aide, le sang gicle sur sa robe déchirée, elle voit la tête de la Princesse s’éloigner sur une pique alors, serrant son porte- bonheur dans son corset, elle se mêle à la foule et s’échappe sur le boulevard. Quelques rues plus loin, au lieu dit « la petite chaise », les révolutionnaires enragés plongent la tête de « la Lamballe » dans le seau où s’abreuvent les chevaux, Hortense crie, son cri la trahit, elle est rapidement entourée puis piétinée par la foule hurlante. Son corps, sans vie, reste sur le sol, la clé tombe sur le pavé.

C’est un matin de soleil de l’an 1800, dans un Paris apaisé, le compagnon Jacquet respire à pleins poumons. Il a terminé son « tour de France » et rêve d’ouvrir son échoppe. Il observe les arbres du boulevard, espérant un signe…celui qui l’encouragera pour mener à bien son projet. Soudain, son pied bute dans les ornières de la chaussée. La boucle de son soulier cède.

« C’est bien ma chance, se dit-il, les affaires sont mauvaises et ce sont mes meilleures chausses ! » Il se penche et aperçoit une longue tige rouillée, tire l’objet à lui…c’est une clé fort belle, ouvragée, à l’ancienne mode…c’est le signe qu’il attendait !

Maintenant, Jacquet le sait, il va ouvrir son atelier, la clé sera son porte-bonheur, il copiera, à l’envi, l’anneau si joliment ciselé, la longue tige nervurée, le panneton complexe. Il fournira aux bourgeois copie de ce chef d’œuvre et aménagera leurs serrures…

Dans le lointain d’une révolution, une baronne sourit et, enfin, s’endort paisiblement.