Sarah - 15 nov.
L'apprenti poète

Ce texte a été écrit par Anne Fenoy en octobre 2017 lors d'un stage de 3 soirées avec Ingrid Thobois, "Écrire à partir du réel - La place de la réalité dans la fiction".

L'apprenti poète

Les mots. Les mots. Les mots. Ils encerclent, enferment, pèsent et libèrent. Ils étouffent. Les mots coulent dans sa tête. La pression du flux sanguin fait battre ses tempes. Trop de mots dans sa tête. Les pensées courent mais sa main ne va pas assez vite pour écrire. Or, tout est à réécrire, tout est à reformuler. Les mots du monde ne lui siéent guère. Il veut tous les changer. Tous. Mais il n’y parvient pas car tout va trop vite dans son esprit. Les mots se fracassent et s’échappent, ils se heurtent, stagnent puis disparaissent. La main ne va pas assez vite. Il ne parvient pas à les saisir. Pourtant, il le désire. Il le désire terriblement. C’est comme si sa vie en dépendait. Le monde est enlaidi par la banalité de l’usage des mots. On bannit le langage en le restreignant au prosaïque, à l’allure du temps, aux courses à faire, à la santé des enfants. La banalité l’épuise. Lui donne envie de mourir. Il sait que le langage peut atteindre les brumes du temps, le cri de la lune, l’absurdité sublimée du réel. Il repense au film de Godard, Au Petit Soldat, où chaque dialogue, chaque terme, fait éclater la puissance du langage dans sa force absurde. Tout le monde devrait parler comme dans un film de Godard. Sinon, cela ne vaut pas la peine. Sinon, autant garder le silence. Sinon, autant se perdre dans la nuit et rejoindre le monde des fous. Il veut, il veut lutter contre la tyrannie du commun qui rabaisse le langage et la vie. Il le désire comme un poète peut désirer la lune. Mais il n’y parvient pas. Les mots coulent et passent. Il ne les fixe pas. Il ne peut pas les arrêter. Il a besoin d’aide. Besoin d’aide pour réaliser l’œuvre à laquelle il aspire, pour déverser le langage enfermé dans sa tête. Besoin d’aide pour se sauver.

Alors il ouvre les yeux, ôte les mains de son crâne et regarde devant lui. S’il ne peut y parvenir seul, il doit chercher ailleurs et hors de lui. C’est décidé. Il se lève. Fin des lamentations. Il demandera de l’aide.

***

Encore une fois, il était tombé. Il chute tous les jours. Il veut aller trop vite. Il veut courir. Il est pressé. Il a des choses à faire. Et alors, il tombe. Ses pieds se perdent dans les marches. Le poids terrible du corps. Le choc. Le face à face avec le sol. La douleur vive dans le dos, les jambes, les mains. Il est là, idiot, stupéfait, lassé, étalé sur les marches des escaliers. Il voulait rentrer chez lui, se reposer, sombrer dans son canapé pour pouvoir enfin repartir, recommencer, travailler, sortir, pleurer peut-être. Feindre de jouer au jeu de la vie. Il ne s’arrête jamais. Mais chaque jour les escaliers l’obligent à s’arrêter. Et il est là. Par terre. Frustré dans son élan. Et les anges se moquent de lui. Il est risible. Il aurait pu mourir dans sa chute, triste mort pour un apprenti poète. Il reste là, sur le sol. Il se dit que, peut-être, il va succomber à la gravité jusqu’au point de s’enfoncer dans la terre. Il veut se laisser mourir. Fusionner avec le sol, avec cette vieille moquette poussiéreuse. Les traces du choc parsèment son corps endolori. Il abandonne. Puisque Dieu a décidé de le faire tomber chaque jour, il restera au sol à jamais. Tant pis pour les courses, le travail, le ménage, les amis et le rire des anges. Il faut rester au sol pour ne plus tomber. Non, non. Cela est trop facile. Il faut vivre puisqu’il est trop simple de mourir. Il s’efforce, lutte, s’arrache à la pesanteur. Il prend conscience du poids de son corps et le refuse. Il se soulève. Il est debout. Chaque jour, les escaliers le poussent à la chute. Chaque jour, il restera sourd à leur appel au suicide.

***

Le mois de juillet va mourir. Bientôt, dans quelques heures, le mois d’août viendra l’assassiner. Il est moite, il est mal dans son corps, il est seul. C’est l’été, tout le monde rit, tout le monde s’amuse. Tout le monde croit oublier que le mal existe. Lui, il s’empêtre dans sa chaleur étouffante, enfermé. Accablé par l’étude. Encerclé par les livres qui le toisent et le méprisent comme s’ils savaient que tous les hommes resteraient à jamais ignorants. Souvent, il ne se pose pas de question, il ne cherche pas à comprendre. Il apprend parce que c’est ce qu’il a de mieux à faire dans ce bas monde. Mais ce soir, dans la nuit estivale, la peau brûlée par le souvenir du soleil, il se met à haïr la solitude. Elle lui arrache le ventre. Au fond, qu’est-ce qu’il pouvait en avoir à faire de l’estuaire de la Gironde ? Rien, absolument rien. Pourquoi diable avait-il ouvert ce manuel de géographie ? Pourquoi s’embrumer l’esprit de fausses questions ? Pourquoi croire qu’un estuaire peut avoir une quelconque importance à ses yeux ou aux yeux de n’importe qui ? Il perd son temps. Il se divertissait de savoir vain afin de ne pas faire face à l’absurdité de la vie. Souvent, cela fonctionnait. Mais ce soir, la pesanteur de l’air et le silence l’accablent et l’empêchent de fuir. Les livres et le savoir ne sont plus l’issue mais la prison elle-même. L’estuaire, ce soir-là, ne parvient pas à dissiper la mort, l’absence de Dieu et le cri de l’angoisse. La chaleur a brisé le mécanisme, a saccagé le ronronnement confortable de la mémoire. L’esprit ne peut plus s’oublier. Tout est vain.

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Forcé de quitter son antre solitaire pour une connerie pareille. On appelle cela le progrès. L’imprimante n’avait pas été fichue de vomir docilement les feuilles de papier. Elle n’était même pas capable de réaliser son propre office, son essence. Aristote en pleurerait de honte. Il avait fallu qu’elle choisisse ce grand jour, le jour où il était parvenu à écrire, pour rendre l’âme. Il était sur le point de changer la face du monde, il était à l’aube d’une révolution nouvelle, il allait mettre à mort les traditions sclérosées et les questions sans réponse et répandre sur tous les hommes sa bonne parole salvatrice. Et, à ce moment, l’imprimante avait choisi d’avoir une opinion. Fasciste, réactionnaire, terriblement banale, elle n’avait pas voulu obtempérer. Il avait assisté au scandale du génie paralysé par le prosaïsme de l’objet réticent. Pour la première fois depuis une semaine, il dut sortir. Affronter l’altérité détestable et suintante. Il pleuvait. Si la pluie était libératrice à ses yeux, elle était aujourd’hui la preuve même que l’ensemble des éléments matériels le martyrisait. Il marchait à pas rapide, haletant, pressé, cherchant à tout prix un moyen d’imprimer ce qui allait être, il ne pouvait plus en douter, un chef d’œuvre. Maudit comme il était, il devait être un génie. Il aurait vendu son âme au diable afin de réaliser son dessein.

C’est alors qu’il aperçut une jeune femme, sous la pluie, qui lui paraissait presque idiote à fixer son reflet dans une vitrine. Encore un être imbibé de narcissisme exacerbé, détestable, puérile, obnubilé par les apparences du monde. Il s’attendait à continuer son chemin, comme à son habitude, laissant les autres à leur vie misérablement commune qu’ils acceptaient sans gémir, mais il ne bougea pas. Il s’étonna de son immobilité. Il se demanda pourquoi, pourquoi il ne pouvait pas quitter cette fille des yeux, elle qui ressemblait tant à tous ces fantômes qui parsemaient le monde. Il chercha, chercha, en oublia même la mort et son mal essentiel de vivre, parvint à ne plus entendre le diable souffler à son oreille. Puis enfin, il comprit. Fasciné, perdu, mouillé, il ne pouvait détacher son regard d’un visage sur lequel était posé, dans une sincérité obscure, une lumière brumeuse, un éclat sans faille, quelque chose qui lui avait été depuis longtemps enlevé, qu’il croyait à jamais disparu. Sur le visage de la jeune femme, s’accrochait, immuable, un sourire.

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Il avait appris qu’elle se disputait souvent avec sa mère. La dispute est la preuve par excellence de l’amour, le conflit des affections qui se heurtent. Elle est douloureuse mais elle est un lien indéfectible. Il lui avait dit, si tu te disputes avec ta mère, c’est que tu en as une. Il lui avait appris que la sienne, il l’avait abandonnée. Il avait décidé de la bannir de son existence. Elle, sa mère, c’était celle qui avait eu l’affront de lui imposer la vie. Il n’avait rien demandé. Et cette femme, qu’il ne connaissait pas, l’avait arraché au ciel des Idées pour lui conférer l’immonde matérialité d’un corps souffrant, pour lui imposer ce monde creux qui tournait dans le vide. Alors, dès sa naissance, il savait qu’il avait abandonné sa mère comme il avait abandonné la vie. Elle lui répondit que cela était impossible. Il se souvint alors d’une histoire qu’il avait vaguement lue sur le journal d’un inconnu. Un enfant de douze mois avait été laissé dans une voiture sur le parking d’un supermarché. Au début, il avait ri, de ce rire nihiliste dont il recouvre tout. Voilà comme le monde devrait être s’il ne se mentait pas à lui-même. Voilà l’amour illuminé de sa vraie nature. Sa mère à lui, il l’avait abandonnée comme on abandonne un enfant enfermé dans une voiture, il avait voulu qu’elle étouffe comme il suffoquait par sa faute, il avait voulu lui ôter la respiration qu’elle lui avait injustement donnée. Abandonné par le ciel dans l’étau du monde, il avait, pour se venger, enfermé sa mère dans la haine d’un fils. Mais il savait que la haine était encore une forme de lien. Il reconnaissait amèrement sa faiblesse : il n’avait pas su éradiquer sa mère. Comme il est plus aisé d’abandonner un enfant que d’effacer sa mère de la face du monde.

Elle avait l’habitude de ses jérémiades. Souvent, cela l’amusait. Souvent, elle regardait ce type, mal coiffé, mal rasé, tristement jeune, et elle riait. D’un rire affectueux et tendre qui, selon lui, avait une sale odeur de rose. Mais elle eut envie de lui jeter des cris à la figure. Elle aurait voulu qu’il se lève et frappe, en lisant ce journal, qu’il s’insurge et crie à la révolution. Elle aurait voulu qu’il se batte contre toutes les mères qui abandonnent leur enfant. Elle aurait voulu qu’il cesse de se plaindre en restant inactif et qu’il ait la force de ses propos. A quoi bon un idéal sans combat. Mais il était là. Ecœurant, pataugeant dans les miasmes du désespoir. Elle l’avait cru exalté, il était égoïste. Elle l’avait cru libre, il était esclave de son nihilisme. Regarde-toi, pauvre type, qui rit à gorge déployée face à la misère du monde. Regarde-toi, qui te prend pour le martyr suprême. Tu me parles de ta mère mais tu n’as même pas assez de courage pour sourire en regardant la neige tomber. Elle claqua la porte.

Il aurait pu chercher à la rattraper. Courir, courir comme un fou, ne pas la laisser s’échapper. Il aurait pu saisir sa main au vol. Et alors, il aurait cherché à ne plus la perdre. Elle lui aurait appris à vivre. Elle lui aurait montré les beautés de la banalité, les ornements du quotidien. Il se serait accommodé de la routine, il aurait accepté le pâle mouvement répétitif de l’existence humaine. Peut-être une maison, un chien, un enfant. Mais non, il restait assis, sage et fidèle à sa loi. Que lui importe un être si vide, si plat, si faible. Un être qui ne sait pas que la vie est un crépuscule. A quoi bon s’épuiser à rattraper notre potentiel bourreau. Il aimait trop souffrir, souffrance exceptionnelle et vide, seule consistance, seule force. Il ne voulait pas choisir la vie, choisir de devenir ce qu’on lui ordonnait de devenir. Il ne croyait pas en l’amour salvateur. Il resterait là, ange maudit parmi les hommes, ces fantômes imbibés de routine.

Il ouvrit la porte et courut.

Anne Fenoy