Joe
Consigne : “La guerre d’un point de vue décalé”

Joe

Joe se lève à cinq heures, comme tous les matins. Il laisse filer son regard sur la ligne d’horizon, tout là-bas, où ciel et mer se rejoignent face à Danang, à l’est du Vietnam. La noria des gros porteurs Hercules et des hélicoptères Chinook au double rotor a déjà commencé quand il franchit le check point, entre deux GI’s aux aguets.  Il  pénètre sur la base au volant d’une Jeep, privilège obtenu de haute lutte : il n’est pas militaire, mais civil sous contrat. Quelques centaines de mètres et il est à pied d’œuvre. Il entre dans la fraîcheur du hangar.

Ses petits gars sont prêts. Ils n’attendent que lui. Ils rentrent au pays, où s’apprêtent à les accueillir un père, une mère, des frères et sœurs. Parfois, plus rarement, une fiancée. Ils sont si jeunes. Certains ont tout juste perdu leur virginité ici, en glissant quelques dollars à une fille trop fardée en mini-jupe.

Certains se sont engagés pour fuir une vie de misère, prouver leur courage à leur père, faire carrière dans l’armée ou combattre le communisme. Les autres n’ont pas eu le choix : ils ont trouvé dans leur boîte aux lettres une convocation à se présenter tôt le matin dans un centre de conscription. 

Il y a des Blancs, mais aussi beaucoup de Noirs et de Latinos. L’Amérique est riche et l’un de ses fils marchera bientôt sur la lune. Mais elle a le cœur lourd : trop de pauvres, trop de violence, trop de morts.

Joe leur parle à ses petits gars, à tous sans exception. L’offensive du Têt, l’assassinat de Martin Luther King, celui de Bob Kennedy, qu’il a vu en direct à la télévision. Autant de mauvaises nouvelles, suivies de tourments, ici,  sur le terrain, et de deuil, de l’autre côté de l’océan, dans la lointaine Amérique.

Ils s’en fichent, les petits gars, des états d’âme de Joe. Ils rentrent et c’est tout. Le reste est bavardage.

Certains, les enfants grandis trop vite, ont les yeux ouverts sur le monde. D’autres, les plus sages, les gardent fermés, pour mieux fuir la guerre qu’ils ont livrée ou subie, ce qu’ils ont vu et entendu, ce qu’ils ont fait.

Joe a pour eux les mêmes gestes. Officiers, sous-officiers ou hommes du rang, ils portent le même uniforme, la même bande patronymique, les mêmes plaques d’identité. Quand ils tombent au combat, l’une d’elles est cassée en deux, d’une simple pression des pouces de part et d’autre de la ligne de brisure.

Pas de discours, le jour du départ des petits gars. Joe sait qu’ils ne manqueront pas, les discours, là-bas, à leur retour au pays. Il chuchote à leur oreille, leur raconte sa terre noire du Montana, les naseaux dilatés des chevaux après le gallop, la paix du troupeau qui retrouve le corral  après une séance de marquage. Il leur parle de l’hiver, qui commence dès novembre, de l'irruption soudaine du printemps, de l’air sucré des soirées d’été, de la fraîcheur de l’automne, qui arrive toujours trop vite. 

La plupart des petits gars, élevés dans des comtés ruraux, connaissent tout cela mieux que lui. Ils pourraient lui en remontrer en matière de pêche à la truite. Mais ils se taisent. Les murmures de Joe n’appellent pas de réponse.

À l'extérieur,  l'avion de transport de troupes tourne sur lui-même, abaisse sa porte arrière et coupe ses moteurs.

Joe compte ses petits gars, parfaitement alignés en face de lui. Allongés, immobiles, ils sont prêts à partir. À cet instant précis, ils n'appartiennent plus tout à fait à l’armée et pas encore à leurs proches. Ils sont à lui et à nul autre.

Il va vers chacun d’entre eux. Il les connaît par leur nom. Il a, ça et là, rectifié un nœud de cravate ou remis en place une décoration. Tout est au cordeau, grâce à lui, Joe.

À chacun, il dit : « Au-revoir. Rentre bien, petit ». Jamais rien d’autre. Rien de grandiloquent ou de superfétatoire. Rien qui puisse provoquer une larme ou un regret. Un regret de quoi, au juste ? 

Devant chacun d’entre eux, au moment ultime, il fixe leur visage une dernière fois, étonné de les trouver si ressemblants, tels des frères.

Puis, d’un coup sec, il remonte, une à une, les fermetures éclair des sacs mortuaires.