Sarah - 16 juin
Jessica

Ce texte a été écrit par Sophie Ngumbi les mardis 11 et 18 avril 2017, pendant la deuxième saison des Mots, lors de l'atelier de Minh Tran Huy, "D'après une histoire vraie : écrire à partir d'un fait divers".

Consigne : écrire une nouvelle tirée d'un fait divers. 


Jessica est arrivée aux enfers hier ; elle dort dans une pièce de transition. Elle venait de fêter son vingt-sixième anniversaire quand elle est morte. Le règlement des enfers prévoit qu’à cause de son jeune âge et des circonstances violentes de sa mort, elle soit prise en charge par une psychologue. Sans cela, les jeunes ont du mal à s’adapter à leur état postmortem. On a déjà vu plusieurs cas de déni de mortalité, très compliqués à maîtriser. Ces morts cherchent à tout prix à interagir avec les vivants, qui ne peuvent ni les voir ni les entendre. Ils se retournent alors contre leurs semblables et vont jusqu’à leur rendre la mort impossible. Or, aux enfers, on n’aime rien tant que le calme.

Une psychologue assermentée en blouse blanche vient d’entrer dans cette pièce qui ressemble fort à une chambre d’hôpital. Maï pratique ce métier depuis longtemps maintenant. Elle a pour tâche d’insinuer dans l’esprit de sa patiente l’idée de sa mort sans provoquer de révolte susceptible de nuire à la tranquillité des lieux.

La prise en charge de Jessica sera compliquée. Maï en a bien conscience. Elle essaie de se rappeler les pages du manuel de prise en charge des jeunes morts qui peuvent lui être utiles. Chapitre III – assassinat, grand A – viol.

Maï soupire. Plus le temps passe, plus les pages de ce manuel se multiplient et plus ses conditions de travail se complexifient. Elle doit s’adapter aux réactions parfois surprenantes des jeunes mortes. Auparavant, le travail était assez facile. Très souvent, les jeunes mortes violées s’étaient ôté la vie d’elles-mêmes. Leur arrivée ici était donc aisée ; il suffisait de les enregistrer, de leur attribuer un numéro, une chambre, un horaire de promenade et on pouvait passer à la suivante. Encore maintenant, certaines se satisfont de leur mort. Ce sont souvent celles dont l’agression a été la plus violente. Elles n’ont alors plus la moindre envie de fréquenter le monde des vivants. Maï a eu l’occasion de pas mal s’entraîner sur des jeunes mortes originaires d’Irak et de Syrie. Avec elles, le travail est vite expédié : la plupart d’entre elles sont presque heureuses d’apprendre qu’elles sont mortes. Pour Maï et sa patiente, tout s’achève dans un soupir de soulagement partagé. 

Malheureusement certaines souvent plus revendicatrices. Elles menacent de faire appel. Elles estiments que l’agresseur aurait dû mourir à leur place, elles crient leur haine, des insultes qui varient à chaque génération, arracher les couilles étant un leitmotiv quelle que soit la culture d’origine et l’époque de la mort.

Maï doit donc faire comprendre à la jeune fille un peu trop imbibée de propagande féministe que la notion de mérite n’a pas de sens aux enfers. Personne ne mérite la vie non plus que la mort. Que ces jeunes filles, comme les autres, se l’ancrent bien dans le crâne.

Pour d’autres jeunes filles, ce sont les regrets qui dominent : elles se lamentent que tout est de leur faute : elles n’auraient pas dû fréquenter ce garçon, sortir si tard, porter une jupe si courte, boire tant d’alcool... La liste des regrets de la jeune morte est infinie. Maï doit les écouter patiemment et faire comprendre à la jeune fille que ce n’est pas de sa faute, et quand bien même ce le serait, elle doit se résoudre à sa mort, la digérer, pense Maï tout en se disant que la métaphore est impropre puisque les morts ne mangent pas et n’ont donc rien à digérer.

Jessica gémit. Elle tourne la tête dans son sommeil. Ses cheveux s’enroulent autour de son visage. Sa respiration change. Elle va bientôt se réveiller. Maï se répète machinalement les trois étapes de son travail 1/ admettre la mort ; 2/ abandonner toute révolte. 3/ gérer les regrets. Elle se prépare. Elle devra être tout près de la jeune morte quand elle ouvrira les yeux, incarner une présence rassurante après la violence qu’elle a subie. Dans quelques secondes, Jessica ouvrira les yeux et verra le visage bienveillant de Maï penché sur elle, elle entendra sa voix, murmurer Bonjour Jessica. Je suis Maï. N’ayez pas peur, vous êtes en sécurité : il ne peut plus rien vous arriver ici.

 

Jessica est étonnée par la douceur de la voix qui cherche à la tirer de son sommeil. Elle ne sait pas que c’est le résultat de longues heures de travail. Devenir psychologue des enfers ne se fait pas en un claquement de doigts ! Elle se laisse envelopper par le timbre chaud, tentée de refermer les yeux pour se rendormir, mais la voix continue et lui demande de se réveiller à son rythme, sans rien brusquer. Jessica résiste à son engourdissement. Elle ouvre les yeux et fixe le visage de Maï dont les traits sont étrangement réguliers, un visage de Mona Lisa.

Maï lui caresse les cheveux et lui explique ce qui lui est arrivé.

Alors Jessica se souvient. A 19h37, elle a quitté la banque où elle travaille. Les clients avaient été insupportables ce jour-là : M. Weber s’obstinait à vouloir récupérer un chéquier qu’il n’avait pas commandé et s’offusquait qu’elle ne puisse rien pour lui, Mme Mochu s’excitait parce que la banque lui avait débité 83 euros d’agios dont elle exigeait le remboursement immédiat. Tous savaient que le client était roi et qu’elle devait être l’esclave de leur désir. Elle répondait chaque fois qu’elle comprenait, ponctuant chacune de ses phrases du même sourire. Mais elle aussi était soumise au règlement et malgré son envie de satisfaire son aimable clientèle, elle se voyait dans l’obligation de rejeter sa requête. Il était néanmoins possible d’écrire une lettre de réclamation à telle adresse, on ne manquerait pas de répondre dans les plus brefs délais. La plupart des clients lui jetaient alors un regard de mépris et s’en retournaient énervés contre les arcanes d’un système contre lequel ils ne pouvaient rien et qu’ils accusaient de tous les maux.

 En sortant de la banque, Jessica a passé un coup de téléphone à Guillaume, son fiancé. Il avait encore pas mal de travail. Il rentrerait tard. En raccrochant, Jessica ne savait pas si elle éprouvait du dépit ou du soulagement de passer une nouvelle soirée sans lui. Leurs rapports étaient tendus ces derniers temps. Jessica se couchait souvent avant qu’il ne rentre ; il arrivait alors qu’elle dormait déjà, et elle partait avant qu’il ne soit réveillé. Les week-end passaient vite, remplis d’obligations multiples : faire les courses, le ménage, acheter un meuble à chaussures chez Ikea, voir leurs amis.

Depuis quelques mois Jessica avait une liaison avec Karim, un collègue qui venait d’arriver à la banque. Au début, elle s’était moqué de son accent de banlieue. Elle avait demandé à Guillaume si cela ne risquait pas de faire fuir les petites vieilles du quartiers, sans doute racistes comme tous les vieux. Mais les petites vieilles adoraient Karim, et un jour, Jessica s’était soudain étonnée d’éprouver du désir pour lui. Le soleil pointait son nez pour la première fois depuis longtemps et, malgré le froid, ils étaient tous les deux allés manger leur sandwich dans un square du quartier tandis que leurs collègues préféraient l’intérieur surchauffé de leurs bureaux. C’était la première fois que Jessica se trouvait seule avec Karim. Ils s’étaient amusés des enfants blonds abandonnés dans les bacs à sable, « sans doute plein de pisse de chat », avait dit Karim, pendant que les nounous discutaient entre elles ou étaient pendues au téléphone. Karim avait raconté qu’il avait fait de baby-sitting pendant ses études. « Jeune homme au pair » avait-il clamé avec humour. Il disposait d’une chambre de bonne en échange de laquelle il allait chercher les enfants tous les soirs de la semaine. Il enchaînait les anecdotes et Jessica se tordait de rire. Quand elle se calmait, elle le suppliait de lui laisser un peu de répit, il fallait bien qu’elle mange ! Mais pendant qu’ils croquaient dans leur sandwich, elle ne pouvait détacher son regard de ses lèvres charnues toutes grasses de mayonnaise qu’il essuyait du revers de cette main dont elle admirait la finesse, elle qui avait toujours aimé les belles mains et qui regrettait les gros doigts courtauds de Guillaume. Elle avait eu soudain envie que cette main de Karim se pose sur son visage, presse son cou, descende jusqu’à poitrine, son ventre, son sexe. Alors elle l’avait embrassé, elle qui s’était toujours vantée de laisser les hommes venir à elle. Et ils avaient ri encore, tous les deux, parce qu’il avait la bouche pleine et avait avalé de travers à cause du baiser.

Tous les jours, elle avait retrouvé les baisers de Karim, l’odeur de Karim, le corps de Karim. Mais peu à peu leurs amours s’étaient fait moins légers. Karim supportait mal de la partager. Chaque fois qu’il exigeait, Jessica promettait, l’embrassait. Aujourd’hui encore, elle l’avait entraîné dans la réserve et elle avait pris son sexe dans sa bouche. Il avait joui et était parti en silence. Plus tard, il avait envoyé un SMS, le dernier que Jessica avait reçu avant de mourir : Je te veux.

Le soir, quand Guillaume se couchait auprès d’elle, Jessica retenait son souffle, prête à tout dévoiler, et finalement reportait au lendemain. Au fond, elle n’était pas sûre d’être amoureuse de Karim non plus. Et puis, elle avait un peu peur. Un jour, Guillaume lui avait dit qu’il l’aimait trop, qu’il la tuerait si elle le trompait. Ce jour-là, Jessica avait ri, flattée de tant d’amour.

C’est en songeant tristement à Guillaume que Jessica est passée au Monoprix. Elle a acheté des hamburgers à réchauffer au micro-ondes, des yaourts à la fraise, du pain de mie, du nutella, du papier toilette et des serviettes hygiéniques. Elle aurait ses règles d’ici quelques jours. Elle commençait à sentir ses seins se tendre. Un dernier arrêt à la boulangerie pour acheter une baguette de pain. C’est à ce moment qu’elle a vu le SMS de Karim. Elle a souri mais n’a pas répondu. 

La porte de son immeuble était encore entrouverte, le code inutile. Ça l’arrangeait avec son gros sac de courses, surtout les douze rouleaux de papier toilette, glissé sous le bras et la baguette de l’autre côté.

Devant l’appartement, elle a glissé la clef dans la serrure, poussé la porte, est entrée, s’est débarrassée de ses sacs de courses, a laissé tomber les rouleaux de papier toilettes, abandonné la baguette et les clefs sur la table du salon. Enfin déchargée, elle s’est retournée pour fermer en pensant aux récriminations de sa mère, qui avait horreur qu’on laisse ouvert derrière soi. Elle prétendait qu’on ne savait jamais ce qui pouvait arriver dans une grande ville ; Jessica pensait qu’elle aurait dû moins lire Détective. Mais quand elle a posé la main sur la porte, celle-ci a résisté. Une main, un bras, une jambe, le corps tout entier d’un homme ont pénétré dans son appartement. Jessica n’a pas crié, elle ne s’est pas débattue quand il l’a violée puis étranglée dans son lit. Elle ne voyait, n’entendait, ne sentait plus rien. Ses sens s’étaient réfugiés dans sa main droite, cette main qui, la première, avait senti la présence de l’inconnu derrière la porte, cette main qui aurait pu fermer derrière elle aussitôt entrée, cette main qui n’avait pas obéi aux conseils de sa mère et par la faute de laquelle Jessica allait mourir.

 

 Jessica se redresse brusquement sur son lit, les poings fermés, la rage au ventre. Je dois porter plainte, je veux qu’il paye !

Maï lui dit doucement que l’homme a déjà été arrêté par la police.

Jessica se sent dépossédée de sa vengeance. Elle voudrait que l’homme soit libre, le revoir, qu’il la suive à nouveau jusqu’à chez elle, mais cette fois elle claquerait la porte sur sa main, sa grosse main velue coupée par la porte. Ou mieux encore, le laisser entrer, feindre d’accepter la relation sexuelle, et lui couper la bite, et la lui faire bouffer. Jessica ne veut pas que l’homme meure, elle veut qu’il souffre sous ses coups. Et pendant qu’elle imagine le corps disloqué de l’homme, la rage se diffuse en elle, la rage d’être là, impuissante, pendant que l’autre pourrit dans une cellule, et plus encore la rage de savoir que s’il était là, face à elle, elle n’aurait pas la force physique de lui causer le mal qu’elle lui veut ; alors elle pleure, pas les larmes élégantes d’héroïne de roman, mais des larmes qui peinent à couler, brûlent ses yeux et déforment son visage, des larmes de rage et de douleur. 

Maï se dit que ce n’est pas le moment de lui annoncer sa mort. C’est encore trop tôt. Elle lui recommande de dormir un peu, se reposer. Elle reviendra demain.

Pendant l’absence de la psychologue, Jessica est envahie par la panique. Pourquoi ses parents ne sont-ils pas à son chevet ? Pourquoi n’a-t-elle aucune nouvelle de Guillaume ? Qui l’a transportée là ? Elle s’étonne qu’aucune infirmière ne vienne la voir, qu’on ne lui serve pas à manger, et d’ailleurs de n’avoir pas faim. Elle s’étonne du silence pesant qui règne autour d’elle.

Finalement, épuisée par le silence, elle s’abandonne à nouveau au sommeil.

La sensation d’une présence dans la pièce réveille Jessica. Ses membres sont terriblement pesants, ses paupières impossibles à soulever. Elle voudrait utiliser ses doigts pour les écarter mais elle n’a pas la force de bouger.

La voix de Maï s’élève. Vous dormez depuis trois semaines. Comment vous sentez-vous ? Jessica se sent délivrée de la chape qui pesait sur elle. Elle ouvre grand les yeux. Trois semaines ? Maï retient un sourire. La jeune morte n’a toujours pas compris. Maï a épuisé tout le temps que prévoit la procédure de transition. Il est temps de lui dire qu’elle est morte. Elle s’attend à des cris mais Jessica ne dit rien. Elle murmure que ce n’est pas comme ça qu’elle imaginait la mort.

Alors Maï lui explique le monde des morts, communément appelé Enfers par les vivants.

Jessica a droit à un vœu avant de rompre définitivement avec son ancien monde. Elle  demande à assister au procès de son agresseur. Elle veut savoir pourquoi il lui a fait ça.

Elle s’assoie donc avec Maï. Toutes deux sont invisibles et muettes au milieu des vivants, des inconnus venus assister à un procès, par simple curiosité ou pour comprendre le fonctionnement de la justice ; des proches aussi : ses parents, divorcés, qu’elle voit ensemble pour la première fois depuis longtemps sans que son père n’agonise d’insultes sa mère et ne lui distribue des claques. Guillaume est à leurs côtés, l’air perdu. Il ne comprend pas très bien que Jessica soit morte, non plus qu’il ait pu être considéré par la police comme le premier suspect, avant qu’on ne découvre un amant à sa copine et donc quelqu’un d’autre à soupçonner. Ce dernier a préféré s’abstenir de venir après un interrogatoire musclé, parce qu’on avait trouvé des traces de son sperme dans la bouche de Jessica et des centaines de SMS éperdus dans son téléphone. 

L’accusé entre dans son boxe, encadré de deux policiers. Un homme assez petit, tout maigre, l’air misérable. Jessica s’étonne de ne pas avoir su se défendre contre lui. Maï songe que Jessica avait beaucoup plus de chance d’être tuée par Guillaume ou Karim. Un assassinat et un viol par un inconnu, c’est un cas assez rare : quatre vingt dix pour cent des viols sont commis par un proche et laissent la victime prostrée de honte, ce qui facilite la tâche des psychologues.

Pendant que le Président rappelle les faits, sa mère se cache le visage dans les mains en sanglotant. Son père regarde droit devant de lui, sans doute pour ne pas voir l’accusé. Puis vient le défilé des jurés. Jessica demande à sa psychologue pourquoi l’avocat de l’accusé refuse plusieurs hommes pour leur préférer des femmes. Maï chuchote que les femmes sont statistiquement plus clémentes que les hommes, même dans une affaire de viol.

Les témoins ne sont succédés. Ils décrivent la personnalité de l’accusé. Un individu alcoolique, violent, vivant dans la rue. Elevé à l’assistance publique, fugueur, n’ayant jamais travaillé, avec déjà plusieurs petites peines de prison inscrits à son casier judiciaire. Jessica est surprise d’avoir été tuée par un tel cliché.

Le père de Jessica serre les poings pendant ce récit. Il voudrait défoncer la gueule de cette ordure. Son ex-femme, à ses côtés, baisse les yeux. A la pause, il dira à un journaliste venu l’interroger que ce monstre mérite la mort et même pire que la mort. Il déclarera que la justice est coupable d’avoir laissé un tel individu (il hésitera avant de prononcer ce terme) en liberté, et donc coupable de la mort de son enfant. Le lendemain ses propos feront les gros titres du journal local.

C’est ensuite au tour de Guillaume de s’exprimer. C’est lui qui a trouvé le corps de Jessica sur le lit, le visage renversé en arrière. Guillaume l’a confié aux policiers mais il ne le répète pas devant la cour de justice : au début, il a cru à un jeu érotique. Ils ont aimé, au début de leur relation surtout, se livrer à ce type de jeux qu’on appelle sado-maso, mais qu’ils faisaient par amour, pour exciter leurs désirs. Mais il a vu le visage bleu, presque noir, les yeux exorbités. Il ne le dit pas non plus, mais il a chié dans son froc en voyant le visage de Jessica. Il n’a pas eu la force d’appeler la police, il s’est réfugié sur le pallier où un voisin l’a trouvé dans son pantalon souillé. Guillaume n’évoque pas l’amant dont il a appris l’existence après sa mort, il parle de Jessica comme d’une jeune fille belle et douce qu’il aimait plus que tout au monde. Il n’espère plus rien de la vie maintenant qu’elle est partie.

Le père de Jessica prend la parole. Sa mère a dit qu’elle n’en avait pas la force et que son ex-mari parlerait pour eux deux. Il parle de la beauté de sa fille, de sa douceur et de sa gentillesse. En fermant les poings, il conclut que ce monstre, qu’il affecte toujours de ne pas regarder, a détruit un ange.

Le bal des avocats commence. Les deux premiers, l’avocat de la victime et l’avocat général, deux hommes d’âge mûr, l’un complètement chauve et l’autre pourvu d’une abondante chevelure blanche, parlent d’individu dangereux inadapté à la société, de monstre, de barbare sanguinaire face à une jeune fille fragile et sans défense, dont tous s’accordent à décrire la douceur et la bonté. Quand l’avocat général se rassoit, Jessica a envie d’applaudir, elle a oublié qu’on parlait d’elle.

L’avocate de l’accusé se lève alors. Elle a le même âge que Jessica. Ni belle ni laide, mais élégante : brune, les lèvres rouge vif, chaussée d’escarpins à talons hauts. Elle est commise d’office. En prenant son souffle, elle repense à la conversion avec sa mère, la veille au soir, elle lui a confié à quel point ça la faisait chier d’avoir toujours à défendre les violeurs, qu’elle voulait changer de boulot, mais sa mère a temporisé, sa frustration professionnelle venait sans doute de son instabilité personnelle ; il lui fallait trouver un petit copain, la vie serait plus douce. L’avocate croise le regard du Président qui la reluque. Il se demande comment elle est habillée sous sa robe d’avocate. Le soir même l’avocate se plaindra de sa mère et de ce gros pervers de Président autour d’une bière avec ses copines du barreau. En attendant, elle décrit avec conviction  la vie difficile de l’accusé, les circonstances qui lui semble atténuer son crime.

Jessica l’écoute et compatit. Elle se dit que cet homme a dû beaucoup souffrir pour lui infliger un tel sort. Elle regarde le visage inexpressif de l’accusé dans son boxe. Il tremble, pas de peur, mais à cause de son sevrage forcé à l’alcool et aux drogues.

Puis l’avocate se tourne vers les jurés et elle demande si l’on peut encore croire dans le monde dans lequel on vit à un tel manichéisme. La Belle et la Bête, c’est bon pour les dessins animés de Walt Disney et les mélodrames. Pas plus que son client n’est le monstre qu’on décrit, Jessica n’est la blanche victime évoquée par les témoins, encore sous le choc, et les avocats de la victime. Elle est désolée de le rappeler, son attention n’est aucunement de salir la défunte, mais l’enquête a démontré que celle-ci avait une liaison avec l’un de ses collègues, qu’on a d’abord arrêté parce qu’on avait trouvé des traces de son sperme dans la bouche de Jessica. Il est donc possible que l’accusé ait dit vrai lorsqu’il a déclaré aux policiers que Jessica l’avait invité et que sa mort n’est que le résultat d’un jeu érotique qui a mal tourné. Le conjoint de la victime a lui-même admis devant la police qu’il leur arrivait de se livrer à de tels pratiques. L’avocate n’affirme rien, mais se permet de poser la question, et il lui semble que mesdames et messieurs les jurés ne peuvent pas ne pas se la poser eux aussi, et condamner un homme alors que ne serait ce que l’ombre d’un doute subsiste quant à sa culpabilité.

Un silence terrible accueille ses propos. Jessica n’ose pas regarder Guillaume, et moins encore ses parents auxquels elle n’aurait même pas avoué le plus innocent baiser échangé avec un garçon. Elle prend le bras de Maï. Allons-y. Ils m’ont déjà condamnée.

Sophie Ngumbi