Deuxième place du concours de nouvelles avec Psychologie Positive Magazine 2019

Tout d'abord, nous tenons à remercier tous les participants à ce concours. Cala a été un plaisir pour nous de découvrir vos interprétations du sujet de Belinda. Vous nous avez fait passer du rire aux larmes avec des chutes toujours plus surprenantes, et pour cela merci !

Voici la nouvelle de Laurence Guérin, qui est arrivée à la deuxième place du concours.


Consigne : Belinda Canonne a commencé une nouvelle, à vous de la poursuivre !
  • « Elle s’engouffra dans l’escalier après un coup d’œil rapide sur les plaques apposées près de la porte cochère:
  • M. Jean LOUIS, notaire, 3e étage droite.
  • M. Victor DINA, psychanalyste, 4e étage droite.
  • Elle gravit l’escalier sans attendre l’ascenseur et toqua à la porte de droite. L’homme qui lui ouvrit lui adressa un regard interrogateur.
  • – Voilà, Monsieur… merci de me recevoir. C’était urgent, j’ai… j’ai une dette importante.»


Un Père

Elle s’engouffra dans l’escalier après un coup d’œil rapide sur les plaques apposées près de la porte cochère :

M. Jean LOUIS, notaire, 3è étage droite.

M. Victor DINA, psychanalyste, 4è étage droite.

Elle gravit l’escalier sans attendre l’ascenseur et toqua à la porte de droite. L’homme qui lui ouvrit lui adressa un regard interrogateur.

« Voilà, Monsieur… Merci de me recevoir. C’était urgent, j’ai … j’ai une dette importante. »

L’homme leva les sourcils puis son visage jusque-là fermé afficha un large sourire aimable et rassurant.

Face à lui, une petite femme aux cheveux blonds, sans attrait particulier, le souffle court.

Un détail de sa tenue égayait tout le personnage : un médaillon en porcelaine aux couleurs criardes et aux dimensions exagérées. Il fut surpris par cette excentricité, loin de correspondre avec son allure somme toute assez banale. Il la dévisagea quelques secondes puis la fit entrer dans son bureau.

Il prit place dans son fauteuil poli par l’usage. Il arrivait au terme de sa carrière mais éprouvait toujours autant de curiosité lorsqu’un nouveau client franchissait le pas de son bureau. De quoi s’agirait-il cette fois ?

« Que puis-je faire pour vous ? » dit-il, d’une voix douce et chaleureuse.

Elle était face à lui, la gabardine glissant de ses épaules étroites. De son sac à mains elle sortit une enveloppe jaunasse qui avait apparemment traversé les âges.

Elle la lui remit sans dire un mot.

« Puis-je l’ouvrir ? » s’enquit-il, un peu décontenancé par ce silence.

« Bien entendu, je vous en prie. »

Avec précaution, il retira de l’enveloppe une page de journal pliée en quatre. Il s’agissait d’un encart publicitaire aux coins racornis. « Le Bienveillant » du 28 Octobre 1943.

On pouvait y lire ceci :

« Le 3 Décembre 1943. Vente aux enchères. A vendre, villa située à DINARD, connue sous le nom « Les Quatre Vents » comprenant six pièces principales, jardin clos et arboré, appartenant à Monsieur et Madame Joseph WEIL, propriétaires israélites, demeurant à PARIS (16ème) 92 rue d’Auteuil. Notaire désigné : Maître Henri LOUIS, Notaire à RENNES. Les personnes désireuses de soumissionner devront envoyer une déclaration par laquelle elles affirmeront sous la foi du serment, d’une part qu’elles sont aryennes au regard des lois françaises, et des ordonnances allemandes, ainsi que leurs conjoint et descendants, d’autre part qu’il n’existe aucune entente occulte entre elles et les propriétaires israélites. »

Suivaient la mise à prix, puis les conditions à remplir pour se porter adjudicataire.

Maître LOUIS fut traversé d’un frisson à la lecture du nom de son père. Ce genre de frisson qui parcourt en un quart de seconde le corps tout entier. Les battements de son cœur s’accélérèrent, ses tempes furent assaillies par les coups, son sang était en ébullition.

L’expérience lui avait appris à ne pas montrer ses émotions et à garder en toutes circonstances l’attitude d’un homme que rien ne peut ébranler. Ce soir c’était différent. Son assurance avait sans doute pris la tangente, son interlocutrice ne le quittait pas des yeux, elle devait s’en être rendue compte.

 « Que puis-je faire pour vous, Madame ? »                   

« Je suis l’actuelle propriétaire de cette villa. Je l’ai recueillie dans la succession de mon Père il y a très longtemps, et par hasard j’ai trouvé ce document dans le fond d’un tiroir. »

Silence.

 « Aujourd’hui, je veux savoir si mon père a acheté cette villa dans ces circonstances, et s’il est possible aujourd’hui de retrouver les descendants de Monsieur et Madame Weil. Cette maison leur appartient, je veux qu’elle leur revienne. La voilà, cette dette importante dont je vous parlais en préambule. »

Maître LOUIS, en d’autres circonstances, aurait pris la parole avec aisance, et aurait expliqué très simplement comment elle pourrait s’y prendre. Les archives étaient au sous-sol, consulter le minutier de l’année 1943 pour retrouver le procès-verbal d’adjudication rédigé le 3 Décembre ne lui aurait pris que quelques minutes. Il se serait empressé de lui confirmer ou non que l’adjudicataire était bien son père.

Il savait comment l’aider, tant pour retrouver les descendants des époux Weil que pour faire en sorte que la maison leur soit restituée. Réparer cette injustice était possible, même soixante-dix ans après.

Seulement comment aurait-il pu ? En même temps qu’il aurait répondu à ses interrogations, il aurait admis l’implication de son père dans cette affaire. Elle était évidente, mais sait-on jamais…

« Votre démarche est très honorable », dit-il simplement.

« Pouvez-vous m’aider ? Je ne suis pas venue vous voir par hasard ».

Evidemment il comprenait cette allusion, et devait maintenant faire un choix.

Elle avait fait le choix d’assumer et de réparer, autant que possible. Cette procédure allait sans doute possible ternir la réputation de sa famille, de son père, la sienne et celle de ses enfants peut-être.

« Je doute de pouvoir vous aider, Madame. »

En quelques secondes, il avait fait le choix de fermer les yeux. Par facilité. Qui pourrait le blâmer de vouloir protéger sa famille ? Qui s’inquiète encore aujourd’hui de toutes ces histoires passées ? Qui pourrait dire avec certitude qu’il n’aurait pas fait la même chose ? Et puis le père de cette femme était tout aussi coupable sinon plus, après tout…

Elle le dévisagea un instant puis baissa les yeux très doucement, perdue, en proie à la colère, à la déception. 

« Nos pères ont participé à une œuvre de spoliation, comprenez-vous ? », dit-elle en désespoir de cause.

« Vous rendez-vous compte qu’ils ont poussé cette famille hors de chez elle, sans raison, ils l’ont dépossédée, ils n’ont fait qu’accélérer leur perte, n’êtes-vous pas touché par ce constat ? »

Son visage avait pris une toute autre ampleur. Sa vivacité le surpris, il s’attendait à ce qu’elle acquiesce, à ce qu’elle s’excuse presque de sa démarche, et à ce qu’elle quitte le bureau en le remerciant de l’avoir écoutée.

Bien entendu, il avait compris tout cela, en un instant.

« Maître, prenez quelques jours pour réfléchir, voici mes coordonnées, j’attends votre appel » conclu-t-elle en se levant. Elle savait qu’il avait besoin d’être seul, et sa présence ne faisait que freiner sa réflexion.

Il la raccompagna mécaniquement, les yeux vagues, et afficha un semblant de sourire lorsqu’il referma la porte sur elle, avec un soulagement infini.

L’étude était silencieuse, personne malheureusement pour mettre fin à ce calvaire, il aurait aimé que sa collaboratrice lui passe une communication, qu’un clerc l’interpelle et le questionne à propos d’un dossier épineux. Rien ni personne, il était tard, il était seul.

Rentrer chez soi. Ou bien vérifier immédiatement, filer aux archives.

Les clés en poche, il descendit au sous-sol, où étaient entreposées les minutes de l’année 1943. Il imaginait que peut-être, cette adjudication était un « accident », son père avait peut-être été obligé d’instrumenter dans ce cas précis, sur demande expresse des instances du notariat. Pour cette fois seulement.

« 3 Décembre 1943. Procès-verbal d’adjudication au profit de Monsieur Robert DEBRESSE ». Tout corroborait. Son père avait été désigné par la Chambre des Notaires, et agissait à la requête d’un certain André GRIBIER, « administrateur provisoire » des biens des époux Weil.

Ce nom ne lui était pas inconnu. Un ami de son père ? Voilà une raison valable ou du moins, acceptable, de procéder à cette adjudication, n’est-ce pas ? Il fut presque soulagé, un instant seulement.

Il redoutait en effet de trouver dans le minutier d’autres procès-verbaux du même genre, portant sur des biens ayant appartenu à des juifs.

Il en trouva sept en 1943, puis quatre en 1944. Dinard, Rennes, mais aussi Saint-Cast, Saint-Malo. Des villas cossues et situées en bord de mer, majoritairement. Les acquéreurs étaient souvent parisiens, professions libérales ou industriels. Des noms, des adresses, le nom des propriétaires spoliés, ayant tous refusé la vente aux enchères de leur bien. Parce qu’on leur demandait malgré tout leur avis avant de les déposséder, avant de les ruiner. Quel brave homme ce Pétain !

Son père avait été complice de cette spoliation, il n’avait pas pu être forcé à instrumenter, ce GRIBIER apparaissait dans tous les dossiers qu’il avait pu retrouver. Qui était-il ? Il ne parvenait pas à se souvenir précisément. Ils étaient complices, et les adjudicataires l’étaient aussi.

Souvent il s’était dit que n’ayant pas vécu à cette époque, il ne pourrait jamais comprendre ni juger l’attitude de certains français qui ont préféré collaborer. Alors aujourd’hui, de quel droit pourrait-il juger son propre père ? Et comment pourrait-il juger le père de Madame DEBRESSE ?

Et les époux Weil, comment les auraient-ils jugés ? Un notaire complaisant, appuyé par la Chambre Départementale dont il dépendait, un administrateur sans états d’âmes, des acquéreurs très bien informés mais surtout déterminés à faire une bonne affaire… Tout cela l’écoeurait.

Il était temps de rentrer. Dehors la lueur de la pleine Lune le consola. Il marcha jusqu’à son domicile d’un pas lent et lourd. Il se sentait accablé, les talons de ses mocassins trainaient sur le bitume, ce fut le seul bruit qui troubla sa réflexion.

Arrivé chez lui, sans forces il s’allongea, en espérant que le sommeil le prendrait rapidement et lui accorderait quelques heures de répit.

La chaleur du foyer le réconforta, il s’y sentait heureux et paisible. Une lumière tamisée, un fond de musique jazz, un plaid moelleux entourant son gros corps fat. Ses yeux se fermaient doucement lorsqu’une voix se fit entendre, lointaine, jaillissant de la pénombre du salon. Une voix de femme.

« Nous étions français, comme vous. D’autres français nous ont condamnés à l’errance, à la solitude, au déshonneur, juste parce que nous étions nés juifs. »

« Nos biens ont été confisqués, notre modeste atelier vendu aux enchères, nous privant de toutes ressources. Voulez-vous connaître la suite ? L’imaginez-vous ? Comprenez-vous à quoi ils ont participé, tous ces français de classe moyenne, comme nous l’étions ? Savez-vous ce que nous sommes devenus après ça ? Avez-vous une idée de ce que nous avons enduré après ça ? »

La voix se tut. Définitivement.

Tout cela était irréel, surnaturel. Cette voix l’avait pétrifié. Celle de Madame Weil sans doute… Lui jouait-on un tour ? Ou bien était-ce un rêve ?

Après la stupéfaction, la colère.

Il prit le combiné du téléphone et composa le numéro de Madame DEBRESSE.

« Madame DEBRESSE ? »

« Oui, qui est-ce ? »

« Votre père a bien acquis la maison des époux Weil, par adjudication. J’ai retrouvé l’acte aux archives. Mon père a participé à cette vente, effectivement. »

Il s’étrangla en prononçant ces paroles. Il ne fallait pas que tout cela éclate au grand jour, la participation de son père à la spoliation des biens juifs devait être étouffée, il ne pourrait pas supporter qu’on le salisse, qu’on le dénigre. 

« Allez-vous m’aider à retrouver les descendants de Monsieur et Madame Weil ? »

« Je sais qu’ils n’ont plus de descendants. »

« Comment le savez-vous ? »

« Mes archives contiennent des documents les concernant, et d’après mes informations, aucun survivant. »

Madame DEBRESSE ne dit mot.

« Je suis désolé, bonne soirée Madame, pardon de vous avoir dérangée si tard. »

Il raccrocha, comme si le combiné était en feu.

Il avait l’impression, certainement à tort, de s’être débarrassé du « problème ». Son esprit s’apaisa, il s’allongea à nouveau sur le canapé. Boris Vian en musique de fond. Son père avait l’habitude de fumer en écoutant ses airs favoris, le dimanche soir, assis dans ce même canapé. Les yeux pétillants, son père l’attrapait puis le faisait danser au rythme de la trompette, il riait aux éclats. Un moment de complicité.

Les beaux souvenirs sont nos biens les plus précieux, se dit-il avant de sombrer enfin dans le sommeil.


Laurence Guérin